Comment l’art abstrait est passé du genre au mouvement

Courant emblématique du XXe siècle, l’art abstrait est aussi le moins bien défini. Pour le critique Michel Seuphor, est abstrait tout art qui ne contient « aucune évocation de la réalité observée. » Mais l’abstraction se définit-elle par opposition au réel ? Ou plutôt, par la primauté du sensible sur le visible ?

Comment l’art abstrait est passé du genre au mouvement

Pour répondre à ces interrogations, on préfèrera alors l’axiome de Paul Klee : « l’artiste ne restitue pas le visible, il rend visible. » Les plus circonspects se rallieront à la mesure de Maurice Denis, pour qui un tableau n’est qu’une surface plane recouverte de couleurs, « en un certain ordre assemblées. »

En tant que genre, l’art abstrait contemporain naît au XIXe siècle. En 1882 est fondé à Paris le groupe fumiste des Arts Incohérents. Ce cénacle pseudo-artistique, qui réunit Jules Lévy, Alphonse Allais ou encore Toulouse-Lautrec, organise des expositions d’œuvres peintes « par des gens qui ne savent pas dessiner. »

Alphonse Allais, Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, 1883, image via Pinterest
Alphonse Allais, Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, 1883, image via Pinterest

Le but est de tourner en ridicule le travail de peintres modernes comme Whistler ou Monet, accusés de supercherie artistique. C’est dans ce contexte que Paul Bilhaud présente en 1882 le monochrome noir Combat de nègres dans un tunnel. Alphonse Allais lui emboîte le pas en présentant une série de monochromes aux titres grossiers et excentriques. Une bonne blague qui, en somme, tournera mal ou bien, selon les avis.

Le mouvement de l’art abstrait, lui, est néanmoins une innovation du XXe siècle. Dès la fin des années 1900 apparaît une esthétique préfigurée par des artistes d’Europe de l’Est. Le rayonnisme de Mikhail Larionov et Nathalie Gontcharoff joue un rôle précurseur, ainsi que les peintures de Mikalojus Konstantinas Čiurlionis (Creation of the World II, 1905).

Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, Creation of the World War II, 1905Mikalojus Konstantinas Čiurlionis, Creation of the World War II, 1905

En 1909, Francis Picabia réalise l’aquarelle Caoutchouc, dans l’esprit des nouveautés du moment. Même le cubisme de Braque et Picasso intègre progressivement les codes émergents. Mais c’est bien Vassily Kandinsky qui, le premier, met au point le langage pictural de l’abstraction moderne. Ses premières œuvres évoquent l’univers de la musique, un procédé déjà utilisé par Čiurlionis. L’Aquarelle abstraite (c.1910) fait office de chef-d’œuvre pionnier.

Vassily Kandinsky, L’Aquarelle abstraite, v.1910, image via WikipediaVassily Kandinsky, L’Aquarelle abstraite, v.1910, image via Wikipedia

Puis l’abstraction déferle sur l’Europe : elle séduit des créateurs comme František Kupka (Plans verticaux, 1912), Piet Mondrian (Composition VII, 1913) ou Kasimir Malevitch (Carré blanc sur fond blanc, 1918). On peut également citer les Delaunay, Paul Klee, Gustav Klimt, et les sculpteurs Constantin Brancusi, Henry Moore et Jean Arp… Dès l’origine, le vocable de l’abstraction réunit des tendances variées, parfois sans rapport entre elles au-delà de l’aspect formel.

Ainsi se met en place progressivement une mythologie de l’art abstrait, qui embrasse l’ensemble du XXe siècle. On assiste d’abord à l’émergence de courants en Europe, notamment à Paris. On y parle abstraction géométrique, impressionnisme à peu près abstrait, suprématisme, vorticisme ou constructivisme. Ailleurs émergent des mouvances artistiques, comme le Bauhaus allemand de Walter Gropius.

Kasimir Malevitch, Carré blanc sur fond blanc, 1918, image via Wikipedia
Kasimir Malevitch, Carré blanc sur fond blanc, 1918, image via Wikipedia

Une époque marquée au fer rouge par des jalons décisifs. En 1926, Constantin Brancusi expose des socles sans sculpture à New-York. Deux ans plus tard, il attaque les douanes américaines lors du fameux procès de l’art moderne. On se souvient aussi de l’exposition d’art dégénéré organisée par les nazis en 1933. Un « crime artistique » imputé aux seuls Allemands, pourtant assez représentatif de l’opinion générale (et de la position initiale des Artistes Incohérents).

Jackson Pollock, Convergence, 1952
Jackson Pollock, Convergence, 1952

Le basculement intervient avec la Seconde Guerre mondiale : le centre névralgique de la création se déplace à New-York. Une nouvelle génération de peintres américains émerge sur la scène mondiale. L’« abstraction lyrique », mouvance assez vaste elle aussi, rassemble l’action painting de Jackson Pollock, le colorfield de Mark Rothko, ou le tâchisme d’Hans Hartung et de Pierre Soulages. Le groupe CoBrA creuse de nouvelles voies avec Pierre Alechinsky et Karen Appel, tandis que Robert Rauschenberg élabore des combine paintings. De son côté, Frank Stella cède aux charmes du hard edge painting.

Robert Rauschenberg, Charlene, 1954, image © Robert Rauschenberg Foundation
Robert Rauschenberg, Charlene, 1954, image © Robert Rauschenberg Foundation

La seconde moitié du XXe siècle voit ainsi éclore une kyrielle de tendances, de l’énigmatique « École de Paris » à l’arte povera, en passant par l’art cinétique de Victor Vasarely. Le succès de l’art abstrait devient planétaire. Il séduit même des peintres chinois comme Zao Wou-Ki.

Cette linéarité historique n’est pourtant pas exempte de zones d’ombres. Qui se souvient par exemple de Georges Mathieu ou de Janet Sobel ? Ils sont les réels inventeurs de l’action painting, avant Jackson Pollock. Mathieu employa ainsi le premier l’expression « abstraction lyrique » dès 1947. La loi du marché a ainsi fait oublier bien des patronymes, comme celui de Wolfgang Schulze et beaucoup autres.

Georges Mathieu, pionnier de l'Abstraction lyrique, image via VisualAttraction.comGeorges Mathieu, pionnier de l'Abstraction lyrique, image via VisualAttraction.com

On ne rappellera jamais assez à quel point de nombreux artistes refusèrent de se laisser enfermer dans la logique stérile des débats sans fin. Mark Rothko en Amérique ou Nicolas de Staël en France avaient compris que l’essentiel était ailleurs. L’art abstrait, s’il en est, entend dépasser toutes les contradictions et s’ouvre comme une fenêtre libre sur la spontanéité créative. Tout le contraire, en somme, de ce que proposerait une quelconque « école artistique »…

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