Comment définir l’Art Informel ? Ce terme désigne un mouvement rassemblant des tendances allant de l’abstraction lyrique, à l’art brut, en passant par le tachisme, et tout autre technique très gestuelle et abstraite, en opposition à l’abstraction géométrique du cubisme ou du Bauhaus. Le mouvement a regroupé de nombreux artistes, en France, mais aussi à l’étranger, chacun avec un style différent, mais un désir similaire : exorciser les horreurs de la guerre et se libérer du passé et des traditions.
1. L’Art Informel n’est pas né de la main d’un artiste
Même si l'Art Informel trouve ses débuts dans les œuvres d’art de Jean Fautrier, il n’est officiellement reconnu comme mouvement que lorsque le théoricien de l'art Michel Tapié en formule l'essence. Alors que Tapié se rend à l’exposition Les Otages organisée par Fautrier, il est saisi et y voit la possibilité d’une nouvelle expression artistique. C’est ainsi que le mouvement naît, à la fin des années 1940. Cependant, le terme « art informel » n'a été inventé qu'en 1952, lorsque Tapié publie son livre-manifeste Un art autre, qui a servi de catalogue pour une exposition au Studio Paul Fachetti, organisée par ses soins. Cette exposition réunissait des artistes comme Jean Dubuffet, Karel Appel, Jean Fautrier, Pierre Soulages, Jean-Paul Riopelle, Camille Bryen, Ruth Francken et Wols.

L'expression « art informel » peut être comprise littéralement comme « art sans forme », mais Tapié cherche avant tout à mettre l'accent sur la spontanéité de l'art, dépourvu de contraintes préconçues. Il défendait les artistes qui, selon lui, avaient rompu avec les conventions traditionnelles de l'art et qui encourageaient une expression artistique plus libre, presque improvisée.
2. Le besoin d’exprimer l’horreur de la guerre
Les artistes qui s'identifiaient à l'Art Informel cherchaient tous à approfondir les thèmes de la guerre, du traumatisme et de la mort. L’abstraction et l’Art Informel a ainsi rendu possible d’exprimer ce qui était alors difficilement exprimable par la figuration, et d’envisager un nouvel avenir et pour l'art, et pour la société en général. Jean Fautrier a choqué la scène artistique de l’époque en organisant l'exposition Les Otages à la Galerie René Drouin en 1945. Les œuvres exposées s’orientaient vers une « figuration libérée » et semblaient complètement rompre avec les traditions. Le peintre a longtemps expliqué qu’il s’opposait à l’informel, mais la manière dont il se servait de la matière et de la couleur pour exprimer ses émotions a marqué les esprits. Jean Dubuffet, par exemple, a trouvé beaucoup de correspondance entre les oeuvres de Fautrier et ses propres idées sur l'art brut.

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L'exposition Les Otages est très largement inspirée de la guerre et des expériences personnelles de Fautrier. Il a été arrêté en 1943, alors qu’il faisait partie de la Résistance. Libéré peu après, Fautrier s'est réfugié dans un asile psychiatrique dans la périphérie de Paris, dont la forêt alentour était régulièrement utilisée par les nazis pour pratiquer des actes de torture sur leurs prisonniers. Fautrier utilise une technique d’empâtement, qui est très prisée par les peintre abstraits et, malgré lui, ses œuvres incarnent l’essence même de l'Art Informel.

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3. Le mouvement encourage la diversité artistique
L'Art Informel cherche à unir les artistes sans imposer de standardisation. Selon Tapié, il s'agit d'un concept inclusif et ouvert, qui transcende même la notion de mouvement. Il célèbre l'unicité de chaque artiste et le mouvement englobe ainsi un large éventail de styles, dont l’abstraction lyrique, le matiérisme et le tachisme.
L'abstraction lyrique s’oppose à l’abstraction géométrique et privilégie des gestes plus libres. George Mathieu, qui en est le fondateur avec Jean José Marchand, prônait l'absence de formes définies, une certaine spontanéité dans la gestuelle et une exécution rapide. Zao Wou-Ki a longtemps été rattaché à ce style.

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Jean Dubuffet s’approprie le matiérisme, ainsi qu'Antoni Tàpies et Alberto Burri qui ont eux aussi exploré les « hautes pâtes ». Ils utilisaient la même technique d’empâtement que Jean Fautrier, qui consistait à mélanger divers matériaux comme du sable, du goudron, du bois, du verre…
Le terme « tachisme » est d’abord utilisé de manière péjorative par le critique Pierre Guégen en 1951, mais Tapié le réhabilite dans Un art autre. La technique consiste à projeter spontanément des taches de couleur sur le support. Wols a été l’un des pionniers en France, s'inspirant de Jackson Pollock et de l'expressionnisme américain. Son exposition de 1947 présentant des œuvres telles que It’s All Over a considérablement influencé des artistes comme Georges Mathieu.
4. Les artistes de l’Art Informel sont internationaux
L'Art Informel, qui rejette les formes prédéfinies, refuse également de se limiter aux frontières françaises. Parmi les artistes internationaux notables associés à ce mouvement, citons Hans Hartung et Nicolas de Staël. Au Portugal, Maria Helena Vieira da Silva s'est imposée comme une figure de proue de l'Art Informel. Ayant vécu à Paris dans les années 1930, elle s'est ensuite installée au Brésil en raison de la guerre, partageant le traumatisme collectif, qu'elle a cherché à transmettre sur la toile.
L’artiste chinois, naturalisé français en 1964, Zao Wou-Ki, obtient une reconnaissance internationale dans les années 1960 jusqu’à sa consécration dans les années 1980. Son œuvre est très riche, influencée par l’abstraction lyrique, l’art informel et l’art gestuel mais aussi par la tradition chinoise.

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Au Québec, Jean-Paul Riopelle joue un rôle de pionnier dans le mouvement Refus global, qui rejette les institutions politiques, religieuses et artistiques. Arrivé à Paris en 1945, il rencontre Tapié, Mathieu et Joan Mitchell, avec qui il va partager sa vie et son art, et obtient vite une reconnaissance mondiale en étant le seul artiste canadien affilié au mouvement.

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En 1948, l'artiste danois Asger Jorn crée CoBrA, avec Carl-Henning Pederson, Pierre Alechsinky, Corneille Beverloo, Karel Appel et l'écrivain Christian Dotremont. Le nom CoBrA est composé des initiales des villes d'origine respectives des fondateurs : Copenhague, Bruxelles et Amsterdam, villes occupées par les nazis. Tout comme les autres artistes affiliés à l'Art Informel, CoBrA revendiquait l'immédiateté et la spontanéité dans l'art.
Au Japon, dirigé par Jiro Yoshihara, le groupe Gutai prend forme en 1954. Gutai signifie « concret », et le groupe expérimente sans crainte avec divers matériaux (boue, goudron, colle, eau), en y combinant aussi performances, installations, théâtre et œuvres d'art conceptuelles et interactives. Tapié a représenté le groupe dans plusieurs expositions internationales, reconnaissant ainsi son importance sur la scène artistique et au sein du mouvement.

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5. L’Art Informel s'est vite vu dépasser
L'Art Informel a très vite été considéré comme un mouvement limité à l'Europe de l'après-guerre et les artistes affiliés au mouvement se sont tournés vers d'autres mouvements. Burri a joué un rôle dans la formation de l'Arte Povera, tandis que le travail d'Asger Jorn a influencé le mouvement néo-expressionniste dans les années 1980.
Certains artistes majeurs de cette époque ont vu leur popularité baisser auprès du grand public aujourd'hui, à l'instar de Jean Fautrier ou de Maria Helena Vieira da Silva, dont les noms sont certainement moins connus que ceux de Nicolas de Staël ou Hans Hartung. D'autres, évidemment, sont toujours aussi populaires et apparaissent dans de nombreuses expositions et rétrospectives, comme Jean Dubuffet au MoMA en 2014. Zao Wou-ki, lui, est aujourd’hui l’un des artistes les plus chers et les plus prisés du marché. Ses œuvres atteignent plusieurs millions d’euros, notamment Juin-Octobre 1985, vendue à Hong Kong en 2018 pour près de 60 millions d’euros.




