Les anciens avaient coutume de dire Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiae fuit, c'est-à-dire « il n'y a point de génie sans un grain de folie ». La combinaison du génie et de la folie a été étudiée depuis l'Antiquité. Aristote lui-même a identifié une corrélation entre les esprits exceptionnels et un tempérament mélancolique, allant jusqu'à parler de la mélancolie de l'homme de génie.
À la Renaissance, la folie (bien que toujours considérée comme une maladie mentale) a pris le rôle d'une « force révélatrice ». De même, la déclamation Éloge de la folie, une thèse humoristique rédigée en latin de manière volontairement savante par Érasme de Rotterdam en 1509, été l’une des œuvres qui a eu le plus d’influence sur la littérature du monde occidentale et reste un ouvrage emblématique. Depuis le romantisme, qui rejetait la rationalité des Lumières en faveur d'une plus grande irrationalité mêlée au génie créatif, le concept a évolué avec des artistes comme Jean Dubuffet, représentant de l’art brut au XXe siècle (également connu sous le nom « d’art aliéné »), et des œuvres d'art spontanées en marge des conventions esthétiques, produites principalement à l'intérieur des asiles et des prisons.
Plus récemment, des chercheurs ont trouvé un lien entre la maladie mentale et la créativité également au niveau neurologique, en identifiant des caractéristiques similaires entre les processus psychiques « créatifs » et les pathologies mentales.
Pas étonnant, en un sens, que certains artistes aient donc révolutionné l’histoire de l’art tout en étant en proie à des troubles psychologiques. Voici dix d’entre eux.
Yayoi Kusama

Née en 1929 à Matsumoto, au Japon, Yayoi Kusama a vécu pendant des décennies, de sa propre initiative, dans une clinique psychiatrique. Traumatisée par l'environnement du Japon d'après-guerre, Yayoi a été instable dès son plus jeune âge, souffrant notamment de troubles obsessionnels compulsifs et d’hallucinations. Pendant son enfance, on lui a appris que tout contact avec le sexe opposé était considéré comme impur, suite à quoi Yayoi a développé une phobie des hommes et des visions phalliques de toutes sortes. Les tableaux parsemés de pois ou de motifs répétitifs et les œuvres reprenant le thème des citrouilles semblent provenir de ses hallucinations. Yayoi a donné corps à son jardin intérieur, utilisant l'art comme véhicule et s’est placée comme l’un des artistes contemporains les plus célèbres.
Amedeo Modigliani

De nombreux membres de la famille Modigliani souffraient de dépression, et ce mal n’a pas épargné Amedeo lui-même. Le peintre toscan, également connu sous le nom de Modì, menait une vie faite d'alcool et de drogues, mais en une très courte carrière, a produit des œuvres d'une exquise originalité. Il meurt prématurément en 1920, à l'âge de 35 ans seulement, après une existence tourmentée vouée à l'autodestruction.
Henri de Toulouse-Lautrec

La dépendance du peintre Toulouse-Lautrec à l’alcool, et notamment à l’absinthe, est bien connue. Complètement esclave de la bouteille, l’artiste a fini par être admis dans une clinique psychiatrique en raison des hallucinations et du delirium tremens (trouble neurologique sévère lié au syndrome de sevrage alcoolique, caractérisé par de la fièvre, des tremblements et des troubles de la conscience) dont il souffrait.
Edvard Munch

Edvard Munch était souvent la proie de cauchemars et de visions terrifiantes, qui ont également influencé son style artistique. L’inscription « Ne peut avoir été peint que par un fou ! » sur son célèbre tableau Le Cri serait d’ailleurs, selon une récente découverte par des experts, de sa propre main. L'œuvre entière de Munch dégage une sorte d'angoisse existentielle, exprimée par l'utilisation de couleurs violentes et de figures ondulantes.
Louis Wain

Si vous aimez l'art et les chats, Louis Wain vous est sûrement familier. Artiste connu pour ses représentations anthropomorphes de félins domestiques, Wain a eut une vie difficile, marquée par le décès prématuré de sa femme (qui l’a fait sombrer dans une grave dépression) et par la schizophrénie. Selon certains experts, la progression de sa maladie est évidente dans l'abstraction croissante de ses peintures.
Vincent van Gogh

Les tableaux de Vincent Van Gogh dégagent souvent une certaine tourmente, une angoisse presque palpable. Certains chercheurs ont identifié des pathologies telles que la bipolarité et un trouble de la personnalité borderline chez l'artiste néerlandais. Sa santé mentale s’est également détériorée par un abus d'alcool, des crises d'épilepsie et des épisodes psychotiques, qui l'ont conduit à se mutiler l'oreille avec un rasoir.
Paul Gauguin

Proche de Vincent van Gogh, Paul Gauguin était un artiste assez controversé. Représentant du mouvement post-impressionniste français, ainsi que du symbolisme, le peintre a souffert d'épisodes de dépression débilitante, qui ont culminé avec une tentative de suicide.
Edgar Degas

L'artiste impressionniste Edgar Degas, connu pour son inlassable intérêt pour les scènes de ballet, souffrait de dépression et avait la réputation d’être colérique, agité, et d’avoir un sens de l'humour mordant et cruel. Il se terrait souvent dans son atelier, n'en sortant que la nuit pour se promener seul dans les rues de Paris.
Francisco Goya

Dans les tableaux de Francisco José de Goya y Lucientes, les sentiments de solitude, de peur et d’aliénation ont une place de choix, et semblent refléter l'état d'esprit du peintre. Francisco Goya a souvent été victime de dépressions psycho-physiques, que certains experts attribuent au syndrome de Ménière, quand d'autres lui diagnostique une démence paranoïaque. L'œuvre Saturne dévorant ses enfants, du cycle des Peintures noires, est emblématique pour son personnage mythologique représenté en proie à une rage cannibale, les yeux hors de leurs orbites, plongés dans une obscurité noire qui semble symboliser le Mal lui-même.
Michelangelo Buonarroti

Artiste aux multiples facettes (sculpteur, peintre, architecte, poète), Michel-Ange incarne l'archétype du génie moderne. Son art est connu dans le monde entier, mais certains ignorent encore le côté sombre de sa psyché, à savoir une tendance à la dépression et ce que certains spécialistes ont identifié comme un trouble bipolaire. Son génie s’est manifesté dans les réalisations les plus édifiantes de l'histoire et ce nouveau trait nous donne une image aussi controversée qu'humaine et fascinante.
Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche a dit : « Il faut avoir le chaos en soi pour donner naissance à une étoile filante ». Il est certain que les artistes cités ici, et tant d'autres esprits « extravagants », ont contribué à faire briller l'Art et à rendre le monde plus intéressant…
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