Walker Evans est l'un des photographes les plus influents du XXe siècle. Mondialement célèbre pour ses épreuves en noir et blanc, documentant l’impact de la Grande dépression aux États-Unis, son travail a inspiré plusieurs générations d'artistes, d'Helen Levitt (1913 – 2009) et Robert Frank (1924 – 2019) à Diane Arbus (1923 – 1971), Lee Friedlander (né en 1934), et Bernd et Hilla Becher (1931–2007; 1934–2015). Entre artiste et reporter, il s’oppose au style traditionnel et capture la beauté du trivial, la douceur dans une réalité dure, l’immobilité dans un monde qui bouge. Tout au long de l’œuvre d'Evans, on croise les regards profonds d'un peuple que l'on trouve dans les étals de bord de route, les cafés bon marché, les chambres parcimonieuses et les rues de petites villes américaines. Pendant cinquante ans, de la fin des années 1920 au début des années 1970, Evans a documenté l’histoire des États-Unis avec la subtilité d'un poète et la précision d'un chirurgien, créant un catalogue visuel encyclopédique de l'Amérique moderne en devenir.
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Enfance
Né en 1903 à St. Louis, Missouri, Evans développe une pratique artistique dès son enfance, en commençant par la peinture, puis en collectionnant les cartes postales. Il débute la photo en immortalisant sous l’objectif d’un petit appareil Kodak les membres de sa famille. Après un an au Williams College, il déménage à New York, où il travaille pour la bibliothèque publique. C’est là qu’il dévore les œuvres de TS Eliot (1888-1965), DH Lawrence (1885-1930), James Joyce (1882-1941) et E.E. Cummings (1894-1962), ainsi que Charles Baudelaire (1821-1867) et Gustave Flaubert (1821-1880). En 1927, après un an à Paris pour peaufiner son français et écrire des nouvelles et des essais, Evans retourne à New York avec l'intention de devenir écrivain. Cependant, qu’il le veuille ou non, la photographie le rattrape. Il se servira de ce médium pour appuyer ses essais réalistes.Avec une dizaine de séries retraçant l'ensemble de son oeuvre des années 1930 à 1970, l'exposition présente les sujets chers au photographe et des bouts de vie, ses propres collections - cartes postales, billets de banque, papiers imprimés, plaques publicitaires, objets de consommation courante - toutes issues de la vie quotidienne et de l'univers qui entoure l'artiste américain.
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La naissance d'une méthode
La plupart des premières photographies d'Evans révèlent l'influence du modernisme européen, en particulier son formalisme et l'accent mis sur les structures graphiques dynamiques. Mais il s'éloigne peu à peu de ce style très esthétisé pour développer ses propres notions évocatrices mais plus réticentes du réalisme, du rôle du spectateur et de la résonance poétique des sujets ordinaires. Il commence sa carrière de photographe au travers d’une mission qui lui est confiée par le ministère de l'Intérieur américain pour photographier une communauté de mineurs relocalisée par le gouvernement en Virginie-Occidentale. Sous la direction de Roy Stryker, les photographes de la RA/FSA (Dorothea Lange, Arthur Rothstein et Russell Lee, entre autres) ont été chargés de documenter les efforts du gouvernement fédéral pour améliorer le sort des communautés rurales de petites villes américaines pendant la Grande Dépression. Cependant, Evans ne se soucie guère de l’agenda fixé par ses commissionnaires et adopte un style tout à fait personnel. C’est vraiment à ce moment-là que naît le style vernaculaire de l’artiste.
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Let Us Now Praise Famous Men (1941), la consécration
À l'été 1936, Evans interrompt sa mission pour suivre son ami écrivain James Agee (1909-1955) dans le Sud des États-Unis, chargé d'écrire un article sur les métayers pour le magazine Fortune ; Evans devait être le photographe. Bien que le magazine ait finalement rejeté le long texte d'Agee sur trois familles en Alabama, ce qui a émergé avec le temps de la collaboration a été Let Us Now Praise Famous Men (1941), un voyage lyrique entre poèmes illustrés et documentaires. L’ouvrage devient alors une référence dans les grands textes américains du XXe siècle. Les photographies d'Evans quant à elles permettent en un coup d’œil de comprendre toute la tragédie de la Grande Dépression. Pour beaucoup, ce travail marque l'apogée de la carrière d'Evans en photographie.
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Le style vernaculaire d’Evans à la ville
Sa démarche le mène à une exposition au MoMA en 1938 dont un livre sera publié par le musée ; American Photographers, « benchmark » pour les photographes en herbe. Entre 1938 et 1941, il réalise une sublime série de portraits, prises dans le métro. Dissimulant son appareil sous son manteau, Evans tente de capturer l’expression authentique de ses compagnons de voyage. Tantôt surpris, pris d’ennui, amusés, découragés, rêveurs ou tristes… Ces portraits resteront inédits pendant vingt-cinq ans, jusqu'en 1966, lorsque Houghton Mifflin (une maison d’édition) publie Many Are Called, un livre de quatre-vingt-neuf photographies, avec une introduction de James Agee écrite en 1940.
Entre 1934 et 1965, Evans contribue à plus de 400 photographies à 45 articles publiés dans le magazine Fortune dont il devient dès 45 le photographe officiel, puis en 1948 le rédacteur en chef spécial pour la photographie.
En effet Evans, ne se limite pas à la prise de clichés puisqu’il rédige également les éditoriaux et la mise en page des textes. La collaboration entre un magazine dont le lectorat est, à priori, peu intéressé par la culture populaire, et Evans dont la démarche vise à capturer la vie du peuple, démontre l’autonomie d’Evans vis à vis de ses commanditaires.
Il exprime sa quête de spontanéité en prenant des clichés instantanés avec un Polaroid SX-70. Ces tirages immédiats sont, pour le photographe septuagénaire et infirme, ce que les ciseaux et le papier sont pour Matisse en fin de vie. Les tirages uniques SX-70 sont les dernières photographies de l'artiste, l'aboutissement d'un demi-siècle de travail photographique, qui marquera l’histoire de l’art à jamais.
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