Prémices
Apparu dans les années 1960 aux États-Unis et popularisé près d’une décennie plus tard en Europe, l’hyperréalisme désigne la démarche artistique visant restituer de façon confondante les détails physiologiques et expressifs du corps humain sous forme de sculpture. Du grain de peaux, en passant par les cheveux, les cils, les ongles… jusqu’au sourcil froncé et aux pattes d’oies, ces sculptures hors normes aux proportions parfois parfaites, parfois démentes, interrogent sur la frontière entre illusion et réalité.

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À l'origine, le mouvement s’oppose à l’art contemporain d'après-guerre: art abstrait, pop art ou encore photoréalisme. Duane Hanson, John DeAndrea et George Segal en sont les pionniers. Ils réactualisent une pratique jugée désuète - le réalisme - avec des techniques traditionnelles - le modelage, le moulage et l’application polychrome. Partant des États-Unis, et se répandant en Australie, en Europe et en Afrique, ce réalisme poussé à l’extrême ouvre de nouvelles pistes créatives dans la sculpture contemporaine. Les œuvres exposées au musée Maillol révèlent à quel point la représentation de l’humain a toujours été sujette à évolution, tout comme le genre de la sculpture. La rencontre entre les travaux de bronze d’Aristide Maillol et celles hyperréalistes faites d’argile, de verre et de polychrome, réunies pour l'événement inscrit le mouvement dans une histoire séculaire de la sculpture et permet la confrontation d’approches différentes du corps humain. Y sont représentés des gens ordinaires, aux corps imparfaits, malades, vieillissants... terriblement fragiles. Les thèmes de prédilections de ce mouvement tournent autour de l’homme ordinaire, les objets du quotidien et la terrible vulnérabilité de l'être humain face à sa condition. Sont également explorés les conflits sociaux et les grandes injustices de notre siècle et plus largement de notre histoire.
Lifting pour la sculpture classique
Daniel firman par exemple s'intéresse à la signification émotionnelle incarnée dans le mouvement du corps (i.e., le « body langage »). Son œuvre Caroline (2014) représente une jeune femme la tête cachée dans ses bras, dissimulée derrière son pull, trahissant un sentiment de désespoir et d’angoisse.

John Andrea (né en 1941), interprète l’approche réaliste du nu classique. Pour ce faire, il réalise des moulages en plâtre sur des modèles vivants et conçoit ses œuvres en utilisant des matières synthétiques comme la fibre de verre qu’il perfectionne par la suite avec des retouches de peinture. Inspiré par le démarche de Segal et la technique de DeAndrea, Duane Hanson (1925 - 1996) exprime, via l'hyperréalisme, ses préoccupations sociales. Ce qui dérange, l’inspire : racisme, pauvreté, inégalités, dépendance, maltraitance… Son objectif : acheminer l’horreur banalisée des scènes quotidiennes, au musée. Dans Two Workers (1993), Hanson représente deux travailleurs de la ville de Bonn, scène typique du monde ouvrier.

Dans American Icon - Kent State, l’artiste fait référence à un événement sombre survenu aux États-Unis le 4 mai 1970. Quatre étudiants manifestant contre la guerre du Vietnam sont abattus par la Garde nationale de l’Ohio. Le photographe John Filo immortalise cette tragédie avec un cliché qui fera le tour du monde, photo dont la sculpture de Deandra est une réplique.

Dans Cowboy with Hay (1984-1989) Duane Hanson révèle la vulnérabilité du cow-boy américain, figure mythique incarnant les valeurs américaines de force, de courage et de supériorité.

Dans la continuité de l’hyperréalisme, les sculptures monochromes de George Segal (1934 - 2021) se concentrent sur le réalisme suggéré par la forme. Ainsi il assure l'anonymat de ses personnages et qui deviennent des archétypes sociaux. La monochromie déplace le propos artistique sur la condition humaine plutôt que sur le caractère unique de l’individu.
Dans l'œuvre ci-dessous, cette femme à la tête courbée assise sur son lit, incarne, comme fatiguée avant même de se lever, la mélancolie du quotidien.

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Brian Booth Craig (né en 1968) quant à lui, interroge l’universalité de la nature humaine tant dans la forme que dans la temporalité. Se référant souvent à un idéal de beauté archaïque, il attire l'œil du spectateur sur le mouvement dynamique du corps humain, à mi chemin entre la sculpture grecque, le ballet contemporain et le bronze animalier.
Changement de perspective
Dans les années 1990, les nouvelles générations d’hyperréalistes déforment les proportions, repensent les perspectives et l'intégralité des représentations corporelles. Le tout avec humour et/ou sensualité, douceur et intimité.
Carole A.Feuerman (née en 1945) appartient à cette nouvelle génération. Ses compositions sont poétiques, douces. Par exemple, General's Twin suggère une grande paix intérieure, cristallisée par l’eau sur le corps de cette nageuse au visage doux, en paix.

Valter Adam Casotto (né en 1980) réfléchit sur le temps qui passe et les souvenirs dans un contexte constamment en mouvement. Dans la série In the Box Extended (2017-2018) il superpose ses souvenirs d’enfants sous forme de tatouages sur des détails de son propre corps à différents âges.

Maurizio Cattelan a réalisé des œuvres qui s'inscrivent également au cœur du mouvement. L’artiste italien célèbre pour ses multiples provocations aime à se moquer des codes et des institutions via des objets, des personnages du monde réel et parfois même des concepts. Faisant souvent référence à l'actualité politique et à l’absurdité de notre société, et de nos traditions, le rire est grinçant face aux œuvres de Cattelan.

Cette deuxième génération de sculpteurs hyperréalistes, transcende le narratif politico-social cher aux pionniers du mouvement avec une approche de jure philosophique, voir existentielle. La vie, la mort, la naissance, la maladie… sont au cœur du travail de Ron Mueck (né en 1958) par exemple. L’artiste australien joue avec la taille des sculptures comme un témoignage de son état émotionnel lié à l’existence. Il vise ainsi à créer chez le spectateur un sentiment de surprise et parfois d'inconfort, encourageant une réflexion sur sa propre place dans la société.

Influencé par la démarche de Ron Mueck, Sam Jinks (né en 1973) s’attache à montrer dans son travail une grande intimité s’inscrivant dans la descendance du nu classique.

Zharko Basheski (né en 1957), quant à lui, s'oppose à ce qui semble logique, normal. Son Homme Ordinaire (2009-10) au buste de deux mètres de haut semble surgir des tréfonds. Il se libère en réalité de la trivialité de son existence.

L'hyperréalisme à la rencontre du transhumanisme
De nouvelles techniques et l'avènement de la technologie dans nos sociétés surtout depuis le début des années 2000 ont permis aux hyperréalistes de ces deux dernières décennies de se réinventer.
Les innovations scientifiques (modifications génétiques) et technologiques (intelligence artificielle) repoussent les limites de l’humanité et du réel dans une sphère, la plupart du temps, complètement impensable pour le commun des mortels.
Dans The Comforter (2010) Patricia Piccinini (née en 1965), par exemple, travestit un personnage qui, à première vue, inspire de la tendresse, en une créature humanoïde, insinuant la peur et le dégoût.
Ici, se confrontent et se confondent beauté et laideur, humanité et animalité, naturel et artificiel soulevant des questionnements quant à nos décisions en tant que société : jusqu'où sommes-nous prêts à aller, et à quel prix ?
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D'autre artistes expriment leurs revendications avec une approche multidimensionnelle et participative. Par exemple, Mathilde Ter Heijn (née en 1999), connue pour ses revendications féministes, inclue des bandes son et vidéo autour de ses sculptures ainsi que des performances. Autant de chemins empruntés par Ter Heijn pour lier passé et futur et engager son public dans des débats sociétaux notamment ceux liés au genre et aux violences faites aux femmes.
Dans la même veine (art multidimensionnel, expérience participative) pour questionner les limites de l’illusion face au réel, on retrouve le couple Glaser/Kunz (1968/1972) ou encore Erwin Wurm (né en 1954). Ce dernier mobilise egalement la performance et invite le spectateur à repenser sa conception des objets du quotidien. Il libère les objets de leur sens premier, sortis de leur contexte, le spectateur est poussé à explorer et vivre l’art dans le quotidien avec une pointe d’absurde.
Quel futur pour la sculpture ?
Quel futur pour le genre de la sculpture ? Sera-t il à même de capturer la frontière toujours plus poreuse entre l’homme et le robot, entre le genre féminin et masculin, le vieillard et l’enfant, le vulnérable et l'invincible… la frontière entre le réel et le rêve?
À voir absolument, « Hyperréalisme , ceci est un corps » au musée Maillol jusqu’au 5 Mars 2023.
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