Le peuple Dogon
Le peuple Dogon du Mali vit sur l'un des versants les plus spectaculaires de l'Afrique de l'Ouest : l'escarpement de Bandiagara, une rangée de falaises qui s'étend sur 200 kilomètres parallèlement au fleuve Niger. Les Dogon semblent être venus de la rive ouest du fleuve vers 1490, fuyant d'abord les Mossi et se réfugiant dans les falaises. L’escarpement de Bandiagara est très éloigné, et selon la tradition orale, cela aurait été l'une des principales raisons pour lesquelles les Dogon ont choisi de s'y installer, ce qui leur a permis de résister à la conquête des musulmans, puis à celle des envahisseurs français.
Art et culture du peuple Dogon
Leur isolement a également permis à la culture Dogon de rester parmi les plus intactes et les plus authentiques du continent africain. Leur environnement influence presque tous les aspects de la culture Dogon, y compris l'art visuel. Un ensemble complexe de mythes détaille la création de la nature et la place de l'homme au sein de celle-ci. Les précipitations sont rares et le terrain difficile signifie que les prières pour la pluie et des récoltes saines sont à la base de la plupart des rituels Dogon. C'est dans le contexte de ces rituels que s'inscrit l'art Dogon.

Religion et rituel
Les pratiques religieuses et la culture matérielle des Dogon sont imprégnées d'animisme. L'art Dogon est doté de pouvoirs métaphysiques et il est créé principalement à des fins religieuses, à travers des objets sacrés à placer dans des sanctuaires ou à utiliser lors de rituels. Selon la vision Dogon de la cosmogonie, une entité appelée « Amma » a créé l'univers et toute vie. La croyance Dogon est cependant moins centrée sur le créateur de l'univers que sur les esprits des ancêtres, considérés comme les intermédiaires entre les êtres humains et les forces de l'univers.
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Il existe trois cultes principaux : le culte de « Lebe », le plus vieil ancêtre de la mythologie Dogon, invoqué dans la prière pour obtenir un sol sain et des terres fertiles ; le culte de « Binou », une institution totémique qui vénère des ancêtres immortels, dont le premier créé par Amma, appelé « Nommo » ; et enfin le culte de « Awa », la société des masques, responsable de tout ce qui concerne les esprits des membres décédés de sa propre famille, et la seule institution qui n'est pas tenue secrète. La société Awa exécute des danses masquées pour les rites funéraires, qui sont ouverts aux visiteurs quelques fois par an.

Masques et sculptures
Les sculptures figuratives sont souvent dédiées aux fondateurs et aux ancêtres des lignées Dogon et placées sur les autels, où des sacrifices collectifs sont effectués dans le cadre de rites secrets. Pour les rites Binou dédiés aux ancêtres immortels, le culte utilise souvent des sculptures cylindriques et abstraites, bien que l'iconographie humaine et animale soit parfois présente. La croyance Dogon étant essentiellement animiste, de nombreux objets peuvent se voir attribuer des pouvoirs surnaturels. Même les objets domestiques les plus banals, tels que les bols et les poignées de porte, peuvent refléter et matérialiser d'une manière ou d'une autre la cosmogonie Dogon.

La mythologie imprègne donc la plupart des aspects de la vie des Dogon, de la culture matérielle aux relations sociales et à l'organisation des villages. Pourtant, la plupart d'entre elles sont inaccessibles aux étrangers, ou forment un tissu de croyances trop compliqué pour être décodé par ceux qui ne font pas partie des cultes. En revanche, les masques exhibés publiquement lors des rituels liés à la mort, qui durent généralement six jours, ne sont pas réservés aux étrangers.
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En bois sculpté ou en fibres nouées, on estime qu'il existe plus de soixante-dix types de masques, représentant aussi bien des humains que des animaux, des objets ou même des concepts abstraits. Ce sont ces masques qui ont captivé l'intérêt des ethnographes et des historiens de l'art, et popularisé l'art Dogon dans le monde entier.

Expéditions et expropriations
Les recherches sur le territoire Dogon ont commencé dans les années 1930, avec une célèbre expédition anthropologique menée en 1931 par le chercheur français Marcel Griaule, accompagné de Michel Leiris, écrivain surréaliste et ethnographe français. En 1935, une seconde expédition est entreprise pour poursuivre l'étude de Griaule sur l'utilisation des masques par les Dogons. Dans les années qui suivent, les deux auteurs publient de nombreux ouvrages sur le peuple Dogon et ses coutumes. Ils sont particulièrement fascinés par la mythologie Dogon et son expression dans l'art visuel. Griaule a écrit : « Le plus petit objet quotidien peut révéler dans sa forme ou sa décoration le reflet conscient d'une cosmogonie complexe ». Leiris écrit lui aussi que le pays Dogon est « encombré de manière trop enchanteresse de sanctuaires, d'objets rituels, de lieux sacrés de toutes sortes » et que les hommes « sont trop continuellement attachés à un tissu de rites », ce qui ne permet pas de rendre compte de l'ensemble du lieu.

Les échanges artistiques avec le peuple Dogon avaient déjà commencé au XVe siècle avec les commerçants et marchands musulmans, mais ce sont surtout les expéditions coloniales des ethnographes français au XXe siècle qui ont diffusé la culture Dogon, en ramenant en Europe un afflux d'objets africains et Dogons. À l'époque où Griaule et Leiris sont rentrés en France, les objets ethnographiques n'étaient plus seulement présentés comme des « curiosités » dans les musées européens, mais avaient été réévalués en tant qu'objets d'histoire de l'art, avec tous les récits culturels qui leur étaient attachés pour captiver le public occidental.
Démasquer les influences modernes
Pour de nombreux artistes occidentaux, l'art africain s'est révélé être une source d'inspiration tout au long de leur vie - et cela était particulièrement évident avec l'art des Dogons. Pour les artistes d'avant-garde de l'École de Paris en particulier, le rendu stylisé et l'intensité émotionnelle de la sculpture africaine, combinés aux styles de peinture des peintres post-impressionnistes tels que Cézanne et Gauguin, ont servi de porte d'entrée dans l'art moderne, leur permettant d'abandonner le naturalisme qui avait caractérisé l'art occidental depuis ses débuts. Les artistes africains ont en effet été les premiers à abstraire les formes à bien des égards, en travaillant avec des matériaux malléables tels que le bois, qui permettent d'obtenir des lignes nettes et des traits ultra-façonnés. Les pouvoirs surnaturels attribués à la sculpture avaient également fait de l'art africain un objet d'intérêt, non pas pour la réalité et sa reproduction fidèle, mais un vecteur de significations supérieures. Il s'agissait d'un concept révolutionnaire, qui allait influencer une grande partie de l'art moderne, et qui était particulièrement incarné par la sculpture Dogon.
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Le musée d’ethnographie du Trocadéro (maintenant musée de l’Homme), à Paris, revêt une importance particulière. Le musée était un espace où de nombreux artistes ont découvert ce que l'on appelait à l'époque l'art « primitif ». Au milieu des années 1930, après son voyage chez les Dogons, Michel Leiris s'est vu confier un poste au Trocadéro. Il a continué à étudier et à écrire sur l'art africain et Dogon dans des publications surréalistes, diffusant la culture Dogon dans tout le Paris du XXe siècle.
Giacometti, Picasso, Brancusi, Modigliani
Pour Alberto Giacometti (1901-1966), une relation personnelle avec Leiris a conduit à un engouement durable pour l'art Dogon. On a souvent noté que dans l'exploration du surréalisme et de l'existentialisme par Giacometti après la Seconde Guerre mondiale, les anatomies minces et allongées de ses sculptures étaient des symboles visionnaires non seulement de la souffrance des hommes, mais aussi des figures abstraites et inquiétantes que l'on trouve dans l'art africain, en particulier celui des Dogons. Les sculptures Dogon connues sous le nom de Chercheurs d'étoiles, qui présentent des hommes allongés aux membres étonnamment minces regardant vers le ciel, sont considérées comme une source d'inspiration majeure pour Giacometti.
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Pablo Picasso a lui aussi été fortement inspiré par l'art africain et, bien qu'il ait reconnu que la visite du Trocadéro à Paris l'avait transformé en tant qu'artiste, il a nié plus tard l'importance de l'art africain dans son esthétique. Les Demoiselles d'Avignon, souvent considéré comme le tout premier tableau qui a donné naissance au cubisme, présente trois femmes à gauche modelées sur des sculptures ibériques, et deux femmes à droite modelées sur des masques cérémoniels Dogon, dont Picasso était lui-même collectionneur. Dans ses dernières années, l'artiste tenait à souligner les influences ibériques pour des raisons patriotiques, mais les formes cubistes abstraites pour lesquelles il est le plus connu sont le résultat de plusieurs années passées à étudier l'art africain et l'art Dogon.
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Des observations similaires ont été faites pour de nombreux autres artistes modernistes, tels que Constantin Brancusi, dont les formes longues et tubulaires rappellent les animaux abstraits que l'on trouve dans de nombreux objets d'art tribal africain, et Amedeo Modigliani, dont les visages allongés ressemblent beaucoup aux masques Fang du Gabon, également en Afrique de l'Ouest.

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Les échanges culturels et artistiques entre différentes cultures ne sont pas nouveaux dans l'histoire de l'art, mais l'impact de l'art africain et Dogon sur le modernisme occidental n'a peut-être pas été pleinement reconnu par ses principaux bénéficiaires. L'expressivité visionnaire de l'art africain et Dogon, imprégné de symbolismes infinis, pourrait être le dénominateur commun de nombreux artistes modernistes parmi les plus célèbres.
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