Ces chaises qui font l’assise de la marque Thonet

Précurseur de la courbure du bois et de l’utilisation de la vapeur en ébénisterie, Michael Thonet a révolutionné l’ameublement, notamment des lieux publics, en Autriche au milieu du XIXe siècle, et bien au-delà dans le prolongement des expositions universelles où son travail a été exposé et récompensé.

Ces chaises qui font l’assise de la marque Thonet

L’artisan hors pair s’est révélé grand entrepreneur, à la pointe de l’industrialisation en marche, voire de la délocalisation avant même que le terme ne fût inventé dans l’acception qu’on lui connaît aujourd’hui. À elle seule, sa chaise référencée sous le n°14 a bâti sa légende, après avoir conquis tous les bistrots de Vienne et de l’empire austro-hongrois.

Chaises Thonet au Palais Liechtenstein de Vienne
Chaises Thonet au Palais Liechtenstein de Vienne

Une légende raconte qu’en 1867, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, une chaise en bois présentée par le designer et fabricant allemand Michael Thonet est accidentellement tombée du premier étage de la Tour Eiffel sans subir le moindre dommage après l’impact quelque 56 mètres plus bas. Si elle n’était déjà faite, la réputation de solidité de cette chaise volante, dont Thonet a imaginé le concept voilà déjà une quinzaine d’années à Vienne pour le palais Lichtenstein, est sortie encore renforcée de cet incident à caractère publicitaire, eût-il été prémédité…

Il n’est, en tout cas, pas interdit de penser qu’il inspira, près d’un siècle plus tard, un certain Gio Ponti lorsqu’il lâcha à son tour dans le vide sa Superleggera (la chaise du designer italien ne pesait alors que 1,7 kilo) du 4e étage d’un immeuble pour en éprouver la résistance, et obtenir le même résultat en termes de promotion.

Chaise Thonet n°14, expédiable en kit, image via Art Design TendanceChaise Thonet n°14, expédiable en kit, image via Art Design Tendance

À Paris, l’ébéniste germanique, né le 2 juillet 1796 à Boppard, au sud de Coblence, obtient la médaille d’or pour sa chaise référencée à l’époque sous le n°14, laquelle a déjà obtenu le bronze à l’Exposition universelle de Londres cinq ans plus tôt. Peut-être a-t-il encore du mal à l’imaginer, mais ce meuble emblématique, fabriqué en série dans ses usines de Moravie, va se vendre à plus de 50 millions d’exemplaires avant l’avènement de la Première Guerre mondiale…

Gauche : Publicité pour les meubles Thonet, v. 1900 | Droite : Feuillet publicitaire Thonet Brothers, 1873Gauche : Publicité pour les meubles Thonet, v. 1900 | Droite : Feuillet publicitaire Thonet Brothers, 1873

Michael Thonet est un habitué des expositions universelles et des récompenses. Dès la première, dans la capitale britannique en 1851, les meubles qu’il présente force l’admiration internationale. Il faut dire que le bonhomme est déjà passé maître dans l’art des assemblages et des courbures du bois et, que, de simple artisan parquetier, il a acquis le statut de « designer » avant la popularisation du terme auprès du chancelier autrichien Clemens Metternich, voire de l’empereur Ferdinand lui-même. Sous leurs recommandations, le prince de Lichtenstein lui a confié la réalisation du parquet et du mobilier de son palais viennois, notamment de chaises « volantes ». 

Chaises Thonet nº4 au Café Griensteidl, 1897, image via Legno Curvato
Chaises Thonet nº4 au Café Griensteidl, 1897, image via Legno Curvato

D’abord employé par Clemens List à son arrivée à Vienne en 1842, il ouvre moins de dix ans plus tard sa propre entreprise, où il applique les techniques les plus innovantes en matière d’ébénisterie, recourant notamment aux machines à vapeur, dans l’idée de développer sa chaise n°4, pratique et bon marché, pour laquelle les commandes, dopées par la publicité des expositions universelles, explosent… La première émane d’Anna Daum, propriétaire du café éponyme, et le modèle va bientôt équiper toutes les brasseries et cafés viennois.

Dès la fin des années 1850, la n°14 lui emboîte le pas, et va propulser l’entreprise dans une ère véritablement industrielle, avec l’ouverture d’ateliers en Europe de l’Est (Tchéquie, Hongrie…), au plus près des forêts de matières premières (de hêtres, en particulier) et d’une main d’œuvre à moindre coût. A la fin de la décennie, l’usine de Korischtan, en Moravie, emploie, par exemple, 300 ouvriers, qui produisent 200 meubles par jour. 

Mies van der Rohe sur la chaise en acier tubulaire qu'il a conçu pour Thonet, image via SiteetciteMies van der Rohe sur la chaise en acier tubulaire qu'il a conçu pour Thonet, image via Siteetcite

La guerre marque un coup d’arrêt dans le développement de la société d’ameublement, avec l’effondrement des idéaux bourgeois du XIXe siècle et l’aspiration des populations à des formes simples et épurées. Si, dans ce domaine, Thonet est en phase avec l’esprit du Bauhaus des années 1920, l’acier tubulaire dicte les nouvelles lois du design, et l’inventeur de la chaise bistrot va devoir opérer sa mutation.

Gauche : Adolf Loss, chaise pour le Café Capua de Vienne, conçue pour Thonet, 1913 | Droite : Gebrüder Thonet, chaise nº 11, Vienne, v. 1868Gauche : Adolf Loss, chaise pour le Café Capua de Vienne, conçue pour Thonet, 1913 | Droite : Gebrüder Thonet, chaise nº 11, Vienne, v. 1868

Et ce, sous l’impulsion de l’homme d’affaires Leopold Pilzer qui crée en 1922 le Konzern  Kohn-Mundus-Thonet de la fusion de plusieurs entreprises jusqu’alors concurrentes. Le deuxième conflit mondial est plus douloureux encore, avec la destruction de plusieurs sites de vente et de production de Thonet, puis son expropriation des usines d’Europe de l’Est. Pilzer a dû fuir l’Allemagne nazie dès 1937 et, en 1945, Thonet peut reprendre l’activité sous son nom propre avec, à sa tête, Georg Thonet, arrière-petit-fils de Michael.

Micheal Thonet et ses cinq filsMicheal Thonet et ses cinq fils

L’ébéniste peut ainsi être considéré comme l’un des pionniers de la délocalisation, ainsi que d’un système très organisé de sous-traitance. Ses cinq fils héritent de son sens du commerce et de l’industrie avant même qu’il ne leur passe les rênes de la société au début de la décennie suivante, bien que, dans les faits, il en conserve la direction jusqu’à sa mort, en 1871. Quand il disparaît, l’entreprise Gebrüder Thonet compte six usines en Europe et une quinzaine de magasins de distribution dans le monde, dont un à New-York et un autre à Chicago.

Le succès va croissant jusqu’en 1914, les frères Thonet recourant pour le concept de leurs meubles aux grands noms de la Sécession viennoise (Josef Hoffmann, Otto Wagner, Adolf Loss…), pour ce qui s’apparente à l’alliance du bois courbé et de l’Art nouveau.

Joan Mirò et sa chaise Thonet nº18B, probablement par Fischel ou Baumann, image via Legno Curvato
Joan Mirò et sa chaise Thonet nº18B, probablement par Fischel ou Baumann, image via Legno Curvato

Une sixième génération est aujourd’hui aux affaires, bien que l’entreprise familiale soit désormais divisée en plusieurs branches distinctes et indépendantes. Créateurs et designers de renom interviennent dans l’élaboration des collections contemporaines. La chaise n°14, dont on fêtera les 160 ans en 2019, est toujours en production. Si elle coûtait moins cher qu’une bouteille de vin au XIXe siècle, il faut actuellement compter au minimum 500 euros pour en acquérir une neuve… Et ce n’est pas tous les jours qu’il en tombe du premier étage de la Tour Eiffel.

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