Le concept d'art brut a été introduit et théorisé par le peintre et sculpteur français Jean Dubuffet en 1945. Plus tard, en 1972, le terme Outsider Art (art marginal) a été choisi par le critique d'art Roger Cardinal comme équivalent anglophone à celui déjà répandu en France. Influencé par la lecture du livre Artistry of the Mentally Ill (1922) du psychiatre Hans Prinzhorn et fasciné par la nature nomade et éphémère de certaines tribus africaines, Dubuffet a utilisé le terme d'art brut pour désigner l'art produit par des artistes autodidactes ou non amateurs, en marge des normes esthétiques, qui créaient de manière spontanée et sans prétention culturelle.
Ces artistes « marginaux » avaient généralement peu de contacts avec le monde de l'art traditionnel ou les institutions artistiques et, dans de nombreux cas, leurs œuvres n’ont été découvertes qu'après leur mort. Les patients des cliniques psychiatriques et les prisonniers, par exemple, entrent dans cette catégorie. Dans ce sens, le mot « Brut » fait aussi écho aux notions d’authenticité et de pureté. Convaincu que la vie des individus simples contenait plus de poésie que l'art académique, Dubuffet a créé un art libre de toute préoccupation intellectuelle, qui apparaît parfois comme primitif et enfantin.

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C'est notamment à Jean Dubuffet que l’on doit la redécouverte du peintre Suisse Adolf Wölfli, l’un des principaux représentants du mouvement de l'art brut.
Né en 1864 dans la campagne bernoise, Wölfli est issu d’une famille très pauvre et passe une enfance troublée, marquée par la violence d'un père alcoolique. Très vite instable et souffrant de troubles psychologiques (il boit très jeune et sera emprisonné pour des violences sur mineures), il est interné en 1895 à l'asile d'aliénés de Waldau, où il passera le reste de sa vie. C’est au sein de l’établissement qu’il commence à dessiner, écrire et composer de la musique. Ses créations attirent l'attention du psychiatre Walter Morgenthaler, qui souhaite encourager son moyen d’expression. Dans ses dessins, des motifs géométriques se matérialisent de façon presque obsessionnelle dans une sorte d’Horror vacui (en latin, « la peur du vide », une expression qui dans les arts se réfère à l’action de remplir tous les espaces avec des détails).
Wölfli a également fait preuve d'un talent inhabituel pour l'écriture et était capable de créer des jeux de mots si élaborés qu'il a été comparé à l’auteur britannique Lewis Carroll. Des décennies avant Warhol, Wölfli a créé une œuvre intitulée Campbell's Tomato Soup, représentant la marque de soupe plus tard rendue célèbre par l’artiste Pop Art. En 1945, Jean Dubuffet a inclus Wölfli parmi les représentants de l'art brut, pour son esprit créatif autodidacte, non contraint par les conventions et non conditionné par un environnement extérieur.

Pourvu d’une santé mentale et physique fragile et victime d’épisodes psychotiques, l'artiste allemand Paul Gösch était pourtant considéré comme un « spécialiste de l’aquarelle ». En 1917, il est admis pour schizophrénie à la clinique psychiatrique de Göttingen où son beau-frère, le directeur de l'institut, lui permet de poursuivre son métier de peintre. Là-bas, Gösch réalise de nombreuses aquarelles et dessins sur des enveloppes, des affiches, des journaux et tous les autres supports qui lui tombent sous la main. Il a également composé des poèmes et illustré de nombreux contes de fées.
En 1940, Paul Gösch est l'une des nombreuses victimes du plan Aktion T4, mis en œuvre par le régime nazi de 1939 à 1941 pour exterminer les handicapés, mentaux et physiques, allemands et autrichiens. Son corpus d’œuvres, son statut de marginal et ses troubles psychiatriques ont contribué à le placer dans le mouvement de l'art brut.

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L'écrivain et illustrateur américain Henry Darger est également considéré comme l'un des plus importants représentants de l'art brut, pour son mode de vie solitaire, éloigné du monde extérieur et de toute influence artistique existante. Emprisonné dans un asile à un très jeune âge, il réussit à s'en échapper et mène une existence très simple, s'habillant négligemment et collectant divers objets dans la rue (pelotes de ficelle, lunettes, chaussures) qu'il expose ensuite avec ses œuvres d'art dans son atelier-maison. À première vue, les œuvres de Darger ne semblent pas très différentes des illustrations de livres pour enfants, mais un regard plus attentif révèle des éléments beaucoup plus sombres. Solitaire, Darger n'avait qu'un seul vrai ami, William Schloeder, qu’il appelait souvent son « ami spécial », et certains spécialistes ont même suggéré une relation de nature romantique entre les deux hommes.
En 1930, Darger s'installe dans le North Side de Chicago, où il crée incessamment. Peu avant sa mort, ses propriétaires ont découvert son œuvre et, reconnaissant sa valeur, ont décidé de la diffuser, contribuant ainsi au succès posthume de l'artiste. Darger est désormais un nom familier dans le domaine de « l’art outsider » et certaines de ses œuvres se sont vendues aux enchères à des prix élevés lors de la New York Outsider Art Fair.

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Parmi les représentantes féminines de l'art brut, il convient de mentionner Anna Zemánková, peintre, dessinatrice et pastelliste tchèque autodidacte. Après la mort de son fils aîné en 1939, Zemánková a sombré dans une longue dépression, tout au long des années 1950. Pour l'aider à combattre sa détresse, son deuxième fils, un sculpteur, lui a suggéré de dessiner. À l'âge de 52 ans, Zemankova a commencé à produire des « dessins tourbillonnants et lumineux », qui ont ensuite évolué vers des formes florales et abstraites, des arabesques, des spirales et des formes géométriques.
L'artiste travaillait aux premières heures du matin (de 4 à 7 heures) dans ce que certains ont décrit comme un état de transe. Zemánková, quant à elle, définissait son travail comme le résultat d'un processus spontané, jamais prémédité ; c'était comme si le dessin naissait de lui-même, sans besoin de réflexion ou de rature. C'est aux premières heures du jour que l'artiste a accédé à cette partie d’elle-même qui a libéré sa créativité. « Je fais pousser des fleurs qui ne poussent nulle part ailleurs », disait-elle.

C'est dans ce processus créatif spontané et autodidacte, libre de toute contrainte et résultant d'une impulsion émotionnelle, que réside le sens profond de l'Art Brut/Outsider Art. Ce mouvement, sans regards pour la temporalité, a été rendu possible par l’individualité et l’expression honnête d'artistes marginalisés par le monde extérieur.
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