En 1837, le britannique Sir Rowland Hill (1795-1879) révolutionne le système postal en proposant, dans son rapport intitulé « Post Office reform, Its importance and practibility », un système selon lequel l’expéditeur devrait s’acquitter de l'affranchissement d’une lettre en utilisant une enveloppe officielle ou en collant un timbre d’un penny sur son enveloppe. Cette idée, qui paraît banale aujourd’hui, était pourtant à l’opposé de l'ancien système postal, qui voulait que le destinataire paie pour la réception d'une lettre, ce qui n’était pas toujours possible et menait souvent au refus des lettres trop coûteuses. Les lettres, ainsi que le message qu’elles contenaient, étaient donc perdus faute de moyens. La réforme postale de Hill mettra trois ans à être adoptée et le 1er mai 1840, le premier timbre-poste est émis. Il représente la reine Victoria, alors âgée de 21 ans, vue de profil sur un fond noir. Ce timbre-poste est connu sous le nom de « One Penny Black ».

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D'autres pays suivent rapidement l'exemple de l’Angleterre : le Brésil, les États-Unis et la Suisse étant parmi les premiers. Peu après, lorsque l'officier et vétéran de Waterloo Sir William Maynard Gomm (1784-1875) prend le poste de gouverneur de la colonie de la couronne britannique de l'île Maurice en 1842, il constate que le système postal est pratiquement inexistant sur cette île tropicale paradisiaque. À la fin de l'année 1846, il lance une réforme basée sur le modèle anglais, selon lequel deux timbres seront mis en circulation : un timbre de 1p pour le courrier local et un timbre de 2p pour les lettres d'outre-mer.

Le graveur Joseph Osmond Barnard (1816-1865) est chargé de la conception et de l'impression de ces timbres mauriciens, avec pour modèle ceux de la mère patrie. Pour l'impression, Barnard utilise une petite plaque de cuivre de son propre stock, dans laquelle il grave à la main les deux motifs qui contiennent l'inscription « Post Office » : c’est la naissance d'une légende.
La première édition des timbres-poste de l'île Maurice (aujourd’hui appelés timbres Mauritius) a été produite en 500 exemplaires bleus et 500 exemplaires rouges, chacun pouvant être acheté à partir du 22 septembre 1847. Il y a néanmoins une personne qui a utilisé les timbres révolutionnaires un jour plus tôt : Lady Elizabeth (1807-1877), la seconde épouse du gouverneur Gomm. Arrivée à Maurice avec son mari, Lady Elizabeth était très impliqué dans la vie sociale de l’île et organisait régulièrement des événements, dont son célèbre bal costumé. Le 21 septembre, Lady Elizabeth, en pleins préparatifs de son bal de la saison, s’empare de plusieurs timbres rouges et les appose sur toutes ses invitations. L’événement, tenu à Government House à Port Louis le 30 septembre 1847, est resté l’un des point marquants de l’histoire du timbre Mauritius.

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Dès 1848, l'île Maurice a besoin de plus de timbres postaux. Une fois encore, Joseph Osmond Barnard est responsable de leur conception. Les timbres Mauritius de la seconde vague ressemblent presque exactement aux premiers, à l’exception de la mention « Post Office » , qui change pour « Post Paid ».

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La première série de timbres tombe dans l'oubli au cours des années suivantes. Certains exemplaires ressurgissent en 1864, mais on pense d’abord à de fausses impressions en raison de l'inscription « Post Office », et les hypothèses les plus folles circulent quant à leur existence. Certains racontent alors que Barnard était à moitié aveugle, malentendant ou simplement distrait. On sait aujourd'hui qu'il ne s'agissait en aucun cas d'un accident, après que des cachets plus anciens de l'île Maurice aient été identifiés avec le lettrage correspondant.

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La découverte des premiers timbres Mauritius revient à Jeanne Borchard (née en 1827), dont le mari Adolphe (1816-1869), armateur et négociant à Bordeaux, entretenait des contacts commerciaux avec l'île Maurice. Madame Borchard découvre dans sa correspondance un total de 13 exemplaires de ces timbres, qu'elle vend en grande partie au marchand de livres et de timbres Marie Desbois (1815-1912).
Six autres exemplaires apparaissent en 1898, dont deux enveloppes contenant des invitations au bal de Lady Elizabeth (connues dans les cercles de collectionneurs sous le nom de « Ball covers » ou « Enveloppes d'invitation au bal ») et une lettre adressée à Bombay (aujourd'hui Mumbai), en Inde, découverte en 1897 dans un bazar. Les premiers timbres-poste de l'île Maurice suscitent alors un tel intérêt que le philatéliste belge Jean-Baptiste Moens (1833-1908) entreprend de créer un volume retraçant la provenance des 19 timbres, qu'il numérote de I à XIX . Cette numérotation en chiffres romains sera conservée par la suite.

Aujourd’hui, seuls 27 des 1000 timbres rouges et bleus de la première série de Maurice sont connus (15 exemplaires de 1p et 12 de 2p). Donc, avec un peu (ou beaucoup) de chance, il est encore possible d’en retrouver, bien que la dernière redécouverte remonte à plus d’un siècle.
La plupart des spécimens sont aujourd’hui en mains privées. Vous pouvez néanmoins en admirer deux exemplaires au Musée de la poste et de la communication de Berlin, à la British Library de Londres, au Musée de la poste de Stockholm et au Blue Penny Museum de Port Louis, la capitale de l'île Maurice. Le timbre de 2 pence se trouve également au Museum voor Communicatie de La Haye. La reine Elizabeth II considère que deux exemplaires lui appartiennent, et ils sont gérés par le Royal Collection Trust.

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Les premiers Mauritius ont également fait partie de nombreuses collections historiques importantes, comme celui apposé sur la « lettre de Bordeaux », envoyée en décembre 1847 avec une commande au négociant en vins Ducau & Lurguie à Bordeaux. Elle a été découverte accidentellement en 1902 par un écolier fouillant dans la vieille correspondance de la société. Le timbre (et donc l’enveloppe) a ensuite appartenu à d'éminents philatélistes tels qu'Alfred F. Lichtenstein (1876-1947), Arthur Hind (1856-1933) et Maurice Burrus (1882-1959), avant d'être vendu en 1971 pour 120 millions de yens (environ 1 million de dollars à l'époque) à l'industriel japonais Hiroyuki Kanai (1925-2012). En 1988, ce dernier l'a vendu aux enchères via la maison de vente David Feldman à Genève, où il a atteint un peu plus de 3,8 millions d’euros.
Avec six spécimens, Hiroyuki Kanai possédait l'une des plus grandes collections de timbres Mauritius, surpassée seulement par les sept spécimens de Philipp von Ferrary (1850-1917), qui aurait également eu la plus grande et la plus importante collection de timbres de tous les temps.
Toujours chez David Feldman, Hiroyuki Kanai s'est séparé de ses timbres Mauritius lors d'une vente sensationnelle en 1993. La « lettre de Bordeaux » a également été présentée et a atteint 6,1 millions de francs suisses, devenant le trésor philatélique le plus cher de l'histoire des enchères. En 2014, le 1c magenta de Guyane britannique lui a ravi le titre en s’envolant pour 9,48 millions de dollars. Mais en juin 2021, un timbre Mauritius est à nouveau devenu le plus précieux du monde, lorsqu’une des « Enveloppes d'invitation au bal » a été vendue en Allemagne pour 8,1 millions d'euros (plus de 9,3 millions de dollars).

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Le Mauritius (bleu ou rouge) n’est pas le timbre le plus rare du monde, mais les histoires et les légendes qui ont surgi autour de sa création dès sa redécouverte ont certainement contribué à son statut d’icône de la philatélie, ce qui se reflète dans ses prix toujours en hausse. Cependant, il y a aussi le risque de tomber dans le piège des faux, et c'est là qu'un autre mystère entre en jeu.
En 1912, une découverte extraordinaire est faite dans un coffre-fort londonien : la plaque d'impression originale en cuivre de Joseph Osmond Barnard, datant de 1847, qui ne pouvait imprimer qu'un seul des timbres de 1p et 2p à la fois, rendant chaque timbre en quelque sorte unique. Après sa découverte, la plaque d'impression a été en possession de divers marchands de timbres londoniens, qui l'ont utilisée pour réaliser des reproductions, sans toutefois les identifier comme telles.
En 1935, le collectionneur alsacien Maurice Burrus a acheté la plaque aux enchères, la faisant disparaître de la circulation. Après la mort de Burrus en 1959 et la vente aux enchères de sa collection, elle n'est pas réapparue et était considérée comme perdue depuis. De nouvelles recherches auraient permis de retrouver sa trace en 2015, dans la succession de la nièce de Burrus, décédée entre-temps. Le 1er décembre 2016, elle a fait tomber le marteau (chez David Feldman, bien sûr) pour 1,3 million d'euros.
Les timbres de la légendaire première série de l'île Maurice sont donc toujours susceptibles de réapparaître. Et qui sait, peut-être qu'une telle surprise se trouve dans une vieille boîte dans votre grenier.




