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Grez-sur-Loing, une colonie d'artistes pas comme les autres

Au XIXe siècle, la commune de Grez-sur-Loing, située au sud-est de Paris, a joué un rôle majeur dans l’histoire de l’art : c’est ce village pittoresque à la grande biodiversité qui a accueilli l’une des colonies d’artistes étrangers les plus importantes pour le développement de l’art scandinave.

22 février 2022
Carl Larsson, Les coquelicots, daté de 1884, aquarelle exécutée à Grez-sur-Loing. Photo © Bukowskis

Carl Larsson, Les coquelicots, daté de 1884, aquarelle exécutée à Grez-sur-Loing. Photo © Bukowskis

Rendues possibles par le phénomène de la peinture de plein air, les colonies d'artistes sont apparues vers le milieu du XIXe siècle. La plus emblématique reste sans doute l’École de Barbizon, qui a pris racine dans la forêt de Fontainebleau et rassemblait des artistes souhaitant rompre avec les conventions picturales, le romantisme et les représentations dramatiques de la nature. Leurs compositions réalistes sont aujourd'hui considérées comme des œuvres ayant amorcé l’esthétique du mouvement impressionniste.

La colonie de Barbizon, initiée par Jean-Baptiste Camille Corot et rejointe par des artistes comme Charles-François Daubigny et Jean-François Millet, était surtout constituée d'artistes français qui vivaient et travaillaient à Barbizon, commune située à une distance raisonnable de la capitale, où ils pouvaient vendre leurs œuvres et exposer au Salon.

À l'instar de Barbizon, le village de Grez-sur-Loing, également situé près de la forêt de Fontainebleau, au sud-est de Paris, est devenu un lieu de prédilection pour les artistes. L’environnement naturel était idéal pour s’adonner à l’art du paysage, tandis que la situation géographique permettait de rejoindre la dynamique scène parisienne sans efforts.

William Blair Bruce, Printemps, Grèz (Seine-et-Marne). Photo © Bukowskis

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Mais Grez-sur-Loing n’a pas attiré de peintres français. Ce sont des artistes scandinaves, puis anglo-saxons, qui ont rejoint la petite commune pour former une colonie. Karin et Carl Larsson, Julia Beck, Karl Nordström, Peder Severin Krøyer, Frank O'Meara, William Blair Bruce et Carolina Benedicks, entre autres, y ont séjourné au tournant du siècle.

De cette colonie a émergé une véritable scène cultuelle locale, qui a attiré davantage d’artistes visuels et de sculpteurs, mais aussi des musiciens et des écrivains. La communauté, les relations qui se sont nouées et les festivités sont également devenues des sources d'inspiration pour les peintres.

Julia Beck, Gréz par Nemours (Seine et Marne), probablement exécuté en 1885. Photo © Bukowskis

Dans les années 1870, de plus en plus d'artistes ont quitté les anciennes colonies et la capitale française pour rejoindre le petit village de Grez-sur-Loing. On dit que les peintres anglo-saxons ont préféré Grez-sur Loing non seulement parce qu’ils considéraient Barbizon et les colonies similaires comme trop exploitées, mais aussi pour la proximité de la rivière Loing qui offrait, en plus des superbes motifs, des distractions telles que la natation et l'aviron.

La percée de la peinture en plein air en France, au début du XIXe siècle, a joué un rôle majeur en Europe : grâce à ce phénomène, les colonies d'artistes avaient plus d’autonomie et pouvaient enfin s’éloigner des grandes villes. Lorsque l'on se penche aujourd'hui sur une colonie comme celle de Grez-sur-Loing, on peut clairement voir les liens entre les courants artistiques et les évolutions sociales qui prévalaient à l’époque.

Le prestigieux statut de la peinture de plein air et son émergence en tant que genre artistique distinct dans les années 1830 ont eu un impact majeur sur la formation des colonies. À l'époque, de nombreux artistes étrangers se rendaient d’abord à Paris et, de là, rejoignaient la colonie de leur choix.

Carl Trägårdh, Le jardinage à Grez, France. Photo © Stockholms Auktionsverk Online

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La possibilité de peindre la nature en direct, en dehors des murs de l’atelier, était le fruit de plusieurs innovations contemporaines, notamment la photographie, mais aussi et surtout l’apparition de peintures à l'huile en tubes, prêtes à l’emploi et facilement transportables.

En Suède, les conditions permettant aux femmes artistes de développer leurs techniques et leurs compétences étaient limitées. Certes, le département féminin de l'Académie des beaux-arts de Stockholm avait ouvert en 1864, mais dans un pays comme la France, il y avait non seulement plus d'écoles dirigées par des artistes, mais aussi plus de liberté. Parmi les artistes scandinaves qui se sont rendues à Grez, on compte Julia Beck, Karin Bergöö (plus tard Larsson), Eva Bonnier, Tekla Lindeström, Emma Löwstädt, Gerda Rydberg, Carolina Benedicks, Lisen Lemchen, Antoinette Vallgren, Sofie Holten et Elise Constantin Hansen. Pour ces femmes, les colonies étaient un havre de paix, un endroit où la créativité, l’apprentissage technique et l’esprit communautaire faisaient partie intégrante du mode de vie.

Oscar Törnå, Vieux pont de Grez, daté de Grez-sur-Loing, sept. 1876. Photo © Bukowskis

À l'époque, il n'était pas rare que les artistes divisent leur formation entre les institutions publiques et les écoles gérées par des artistes. En Europe, les critiques à l'égard des académies et de leurs normes immuables se sont multipliées, si bien que la Suède, par exemple, a vu l’apparition des « Opposants » en 1885, un groupe devenu ensuite l'Association suédoise des artistes. 

Carl Larsson, Été à Grez, daté de 1882. Photo © Uppsala Auktionskammare

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Dans le même temps, les courants idéologiques opposés au développement de l'industrialisation se sont popularisés, amorçant un désir de vivre au plus proche de la nature. Et outre l'attrait d'une éducation plus libre, un séjour à Grez-sur-Loing offrait également des interactions sociales intéressantes. En effet, la colonie était basée sur des valeurs communes à tous les membres, qui avaient également le même âge, environ trente ans. Les échanges entre les artistes ont donné naissance à de nombreuses amitiés, mais aussi des relations amoureuses. Carl Larsson et Karin Bergöö se sont fiancés et ont eu leur premier enfant à Grez-sur-Loing, Karl Nordström a rencontré Tekla Lindeström et William Blair Bruce et Carolina Benedicks était un couple important au sein de la colonie.

Oscar Törnå, Paysage avec vaches, Grez, daté de Grez-sur-Loing 1877. Photo © Bukowskis

C'est au milieu des années 1870 que les premiers artistes anglo-saxons ont rejoint la colonie. Les premiers Suédois à arriver, Hugo Salmson et Oscar Törnå, ont posé leurs valises à Grez-sur-Loing en 1874 et 1876-77 (respectivement). Törnå, un peintre de plein air, a fait accrocher une œuvre réalisée à Grez-sur-Loing à l'Académie des beaux-arts de Stockholm, ce qui a incité la génération d’artistes suivante à rejoindre le village français dans les années 1880.

En 1882, Christian Krogh, Peder Severin Krøyer et Karl Nordström sont arrivés, bientôt rejoints par Emma Löwstädt, Julia Beck, Karin Bergöö, Richard Bergh, Axel Leopold Cantzler, Nils Kreuger, Teodor Lundberg et Johan Tirén. Carl Larsson était déjà sur place et le groupe scandinave s'est installé à l'Hôtel Chevillon ou à la Pension Laurent du village.

Julia Beck, Au bord du canal, Grez, 1883. Photo © Stockholms Auktionsverk (détail)

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Les artistes anglo-saxons et scandinaves ont majoritairement peint des scènes de village et des paysages, avec le vieux pont et la rivière Loing comme motifs récurrents. Certains ont aussi représenté des villageois et des paysans de la région, idéalisant leur mode de vie simple par opposition à celui de la classe marchande bourgeoise, dont la vie en ville était considérée comme trop décadente.

Outre le modèle français de la peinture en plein air, le travail des artistes de Grez-sur-Loing a été influencé par le japonisme et l'impressionnisme. Mais même si la peinture française était une inspiration commune, cela n'empêchait pas les artistes de s'inspirer des différentes nationalités présentes dans le village.

Karl Nordström, Printemps d'avril au Loing, daté Nordström Grèz Avril -82. Photo © Stockholms Auktionsverk

On parle parfois d'un « style Grez-sur-Loing » qui se décline en nuances de gris avec une atmosphère mélancolique. Toutefois, plusieurs artistes, dont plusieurs Scandinaves, ont suivi leur propre route. Le Printemps d'avril au Loing de Karl Nordström, avec ses couleurs vives et sa lumière fluide, est un exemple de ces partis pris stylistiques.

Julia Beck, qui a séjourné à Grez-sur-Loing entre 1882 et 1884, avait un flair particulier pour la lumière et la capture d’une ambiance. Ses peintures en plein air, réalisées dans la campagne humide, mettent souvent en scène des ponts, des jardins et des champs.

Carl Larsson, Les coquelicots, daté de 1884, aquarelle exécutée à Grez-sur-Loing. Photo © Bukowskis

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Lorsque Carl Larsson a rejoint la colonie en 1882, il venait d'être rejeté par le jury du Salon et son séjour à été très important pour son travail, qui commençait à s'éloigner des idéaux académiques pour adopter une approche plus réaliste. Son changement de style lui a permis de connaître un grand succès et de percer au Salon de Paris de 1883, où ont été exposées les œuvres Octobre et Novembre.

La future épouse de Carl Larsson, Karin Bergöö, a également développé sa technique de l'aquarelle en peignant les maisons en pierre et les nombreux jardins du village.

L’âge d’or de la colonie de Grez-sur-Loing a duré de 1875 à 1885. La section suédoise de la colonie y est restée jusqu'au bout. Malgré les bouleversements de l'histoire de l'art depuis la fin du XIXe siècle, le village de Grez-sur-Loing est resté un lieu inspirant et paisible pour les artistes, les écrivains et les musiciens.

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