« Il a complètement changé et innové la façon de réaliser les portraits », déclarait Mariane Ibrahim, propriétaire de la galerie new-yorkaise éponyme qui a accueilli, en octobre 2020, l'exposition « I Stand by Me » consacrée à Amoako Boafo.
Boafo a sans doute été l'artiste le plus convoité et le plus en vogue de 2020. Le succès lui est tombé dessus lors d’une année capitale par rapport à la question du racisme, où le mouvement Black Lives Matter était au cœur de tous les débats et où le marché a ouvert les yeux sur l’importance du travail des artistes noirs. Si certains acheteurs semblent s'être rendu compte que leurs collections manquaient de diversité, d'autres ont identifié les tableaux de Boafo comme de parfaits investissements.

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Ce succès ne le réjouit pourtant pas vraiment, comme l’a rapporté Artnet en publiant une déclaration catégorique de Boafo : « Je ne sais pas comment empêcher mes œuvres d'être vendues aux enchères ». À tel point que, pour reprendre en main la bulle spéculative qui s’était formée autour de ses œuvres, il a lui-même acheté, par l'intermédiaire d'un tiers, son œuvre The Lemon Bathing Suit lors d’une vente aux enchères chez Phillips, en février 2020. Retour sur l'incroyable ascension d'Amoako Boafo dans le monde de l'art.
Du Ghana à Vienne
Né au Ghana en 1984, Boafo vit avec sa mère, qui exerce comme cuisinière, après le décès de son père. Il passe son temps libre à peindre, il expérimente et apprend entre les quatre murs de sa maison. Il subvient à ses besoins en tant que joueur de tennis semi-professionnel, jusqu'à ce qu'un employeur de sa mère lui propose de payer ses frais universitaires. En 2008, Boafo sort diplômé du Ghanatta College of Art and Design d'Accra, où il a également remporté le prix du meilleur peintre de l'année.

En 2014, il s'installe à Vienne avec Susanda Mesquita (l'artiste autrichienne qui est aujourd'hui sa femme et fondatrice de WE DEY, un espace d'exposition pour la communauté des artistes LGBTQ, noirs et autres minorités dans la capitale autrichienne) et s'inscrit à l'Académie des beaux-arts. Entre-temps, luttant pour trouver sa place en Autriche, il commence à réaliser des portraits de personnes noires qu'il rencontre, s'inspirant du style des expressionnistes et des sécessionnistes viennois, en particulier Egon Schiele. Son style s’affirme définitivement lorsqu'il se rend compte que sa méthode donne davantage de résultats sans pinceau, mais en travaillant directement sur la toile avec les doigts. En 2017, il reçoit un autre prix, le Walter Koschatzky Art Award pour un artiste de moins de 35 ans.
Le tournant
Nous sommes en 2018. Boafo est encore peu connu et résolument en dehors de la dynamique du marché. Pendant ce temps, l'artiste Kehinde Wiley vole la vedette avec ses portraits de Michelle et Barack Obama. Et c'est au cours de cette période prospère que Wiley, défenseur de l'art africain émergent, découvre Boafo sur Instagram et le contacte pour acheter une de ses toiles.

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Mais Wiley ne s’arrête pas là. Il écrit à ses galeristes (Stephen Friedman à Londres, Templon à Paris, Robert Projects à Los Angeles et Sean Kelly à New York) à propos de Boafo : « C’est un artiste dont j'achète moi-même les œuvres, je pense qu'il est l'un des nouveaux artistes figuratifs à suivre ». Quelques semaines plus tard, la première exposition américaine de Boafo, « I SEE ME », organisée par Roberts Projects à LA, affiche complet dès le deuxième jour.
Le succès
Début 2019, la Frieze Los Angeles ouvre ses portes, et les œuvres de Boafo qui y sont présentées attirent l'attention de grands collectionneurs d'artistes noirs émergents. La demande pour le travail d’artistes noirs, notamment figuratifs, est en forte hausse depuis environ trois ans à ce moment-là, et Boafo est au cœur de la tempête.
Avec un public beaucoup plus large est venu le stress, et je ne savais pas ce que c'était jusqu'à ce que mes œuvres commencent à être vendues aux enchères.
Au cours de l'été, Amir Shariat, négociant, collectionneur et ancien directeur de la Deutsche Bank, rend visite à Amoako Boafo dans son atelier viennois et s’émerveille devant ses œuvres. Il appelle deux amis collectionneurs, Don et Mera Rubell (qui avaient acheté des tableaux de Boafo peu de temps auparavant) et propose à Boafo une résidence d’artiste à la Rubell Family Collection, l'une des plus importantes collections privées d'art contemporain au monde, fondée en 1964 par le couple Rubell. Cette résidence, une opportunité importante, avait auparavant apporté à des artistes comme Oscar Murillo et Sterling Ruby une renommée mondiale. Nous sommes donc en décembre 2019. Personne ne se doute qu’une pandémie mondiale va complètement bouleverser l'année à venir. Deux grandes stars dominent à Art Basel Miami Beach : la banane de Cattelan et Amoako Boafo.
La vente aux enchères chez Phillips
13 février 2020 : la vente du soir d'art contemporain et du XXe siècle de Phillips va commencer. Dans le catalogue figure l'œuvre The Lemon Bathing Suit, une huile sur toile d'Amoako Boafo, de 2019. Le collectionneur Stefan Simchowitz l'avait achetée pour 22 500 dollars à Jeffrey Deitch avec la promesse de la garder dans sa collection personnelle, mais peu après, flairant une bonne affaire, a décidé de la proposer aux enchères chez Phillips. L'œuvre, alors estimée entre 40 000 et 65 000 dollars, atteint 880 971 dollars (802 575 euros). C’est un jeune collectionneur londonien, Ari Rothstein, qui l'a achetée pour le compte d'un client : Amoako Boafo. Et là, la boucle est bouclée. Ou presque.

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Boafo, voyant la valeur de ses œuvres sur le marché s'envoler, cherche à prendre le contrôle de sa cote dès le départ. Pour ce faire, il passe un accord avec Ari Rothstein et son partenaire commercial Raphael Held : comme il n'a pas assez d'argent pour acheter l’œuvre lui-même, il promet aux deux marchands de créer pour eux des œuvres d'art d'une valeur de 480 000 dollars, une grande et deux moyennes : Self Portrait (2019) et Untitled (2019) seront vendus chez Sotheby's entre mai et juin et Untitled (2019) chez Phillips en juillet, pour un total combiné de 664 000 dollars.

Entre-temps, n'ayant pas d'accord écrit avec Boafo, les deux marchands re-proposent promptement The Lemon Bathing Suit pour une vente privée à 300 000 dollars, mais l’œuvre ce serait vendue encore plus chère que cela. Une opération qui génère un solide profit à Rothstein et Held.
Le calme
« Quand les choses se seront calmées, je tournerai la page sur tous ceux qui pensent pouvoir m’entuber. Tu ne peux pas me dire que tu veux une œuvre pour toi et ensuite la vendre. Acheter une de mes œuvres et ensuite la mettre aux enchères. Ils pensent tous que c'est bien, juste parce que c'est le jeu.»
Boafo, rentré au Ghana pour travailler pendant le confinement, a dit vouloir faire beaucoup plus attention aux personnes avec lesquelles il travaille ou auxquelles il vend des œuvres. Entre-temps, des sources affirment qu'il a commencé à acheter « des Ferrari », bien que Boafo corrige : « Une, et d’occasion ».
Le marché secondaire est difficile à réglementer. En 2020, plus d’une vingtaine d’œuvres de Boafo ont été vendues aux enchères, 13 pour plus de 80 000 dollars et 6 pour plus de 200 000 dollars.
Le Guggenheim a également acquis l'une de ses œuvres (d'autres institutions majeures comme le CCS Bard College Hessel Museum of Art, l'Albertina Museum Vienna et le Rubell Museum ont également des Boafo dans leurs collections), Dior a collaboré avec l'artiste pour sa collection printemps-été 2021, la galerie Mariane Ibrahim à Chicago vient de clôturer une grande exposition consacrée à son travail (« I Stand by Me », 10 septembre - 24 octobre 2020). Il semble que le Covid, une situation encore sans précédent pour nos vies, n'ait eu aucune influence sur le succès retentissant de l'artiste ghanéen.
Pourquoi le style d'Amoako Boafo plaît autant
Amoako Boafo est influent. Ses portraits de personnes noires parlent de lui, de son passé et de son présent. Ils parlent d’humains et font réfléchir à la manière dont nous abordons le fait d'être « de couleur » aujourd'hui. Sa série « Black Diaspora », qui a débuté en 2018, est une célébration de la vie à travers des couleurs et des figures audacieuses : l'objectif de Boafo est de remettre en question les idées reçues qui associent la notion de Blackness à quelque chose de négatif et d'inhumain. En tirant le portrait d'individus de la diaspora et du continent africain, Boafo met en lumière la perception de sa beauté et du « soi », invitant à une réflexion sur la diversité et la complexité.
L’idée principale de ma pratique est de représenter, de documenter, de célébrer et de montrer de nouvelles façons d'aborder le concept de “Blackness”.
Une grande partie de son travail s'inspire de son éducation : dans ses œuvres, il remet en question le machisme avec lequel il a grandi, l'idée que les hommes doivent être agressifs et puissants. Ses messages sont intenses, mais ses œuvres semblent délicates, les sujets apparaissent toujours sereins et lumineux. Boafo dit de son style : « Personnellement, j'aime les expressions faciales. J'aime les regards et les questions sur leurs visages. Pour cela, je dois avoir un arrière-plan très simple et sans forme, qui n'interagit pas avec le sujet. Et puis les vêtements, eux, complètent le tout ».

« J’utilise la peinture comme un outil, à la fois littéralement et pour naviguer dans l'expérience humaine. Les mains et les visages des personnages de mes œuvres sont peints avec mes doigts, ce qui me permet de créer librement et d'obtenir des tons de peau expressifs dans des nuances de bleu, de rouge et de brun. »
Dans ses portraits vibrants, les sujets sont ainsi les seuls éléments du tableau à faire l'objet d'une analyse formelle. Les spectateurs doivent prêter attention à eux, à leur posture, à ce qu'ils portent et aux caractéristiques de leur peau. Ses sujets sont souvent placés dans le cadre de la toile, en écho à sa signature encastrée dans un rectangle : une astuce également utilisée par Egon Schiele.

Alors pour Amoafo Boako nous affole-t-il autant ? Parce qu'il est capable de nous donner exactement ce dont nous avons besoin : quelque chose de nouveau, de frais, de spécial, de profond. Quelque chose qui nous donne le sentiment de faire partie d'un changement, qui ne s’opère pas seulement sur le marché de l’art mais aussi dans la vie.




