Interpelé par le tableau lors d’une visite chez des particuliers, Benoît Derouineau, commissaire-priseur de la maison Daguerre, en a immédiatement confié l’expertise à Stéphane Pinta (cabinet Turquin), qui n’a pas tardé à l’authentifier comme une œuvre de José de Ribera.
José ou Jusepe de Ribera, aussi dit lo Spagnoletto (« l'Espagnolet ») en raison de sa petite taille, est un peintre baroque espagnol représentant du ténébrisme et de l’école Napolitaine. Son œuvre est emblématique de l’influence du caravagisme sur les artistes de passage en Italie, et si le début de sa carrière est resté inconnu jusqu’à il y a une vingtaine d’années, on lui connaît aujourd’hui une période romaine au début des années 1600, ainsi que des commandes pour des églises de Parme. Sa carrière a véritablement décollé à Naples, où il s’est installé par la suite, continuant néanmoins à revendiquer son pays natal et à signer ses tableaux « Jusepe de Ribera espanol ».

Comme l’a souligné Stéphane Pinta, la vitesse d’exécution de l’artiste était impressionnante, et son style parfaitement maîtrisé dès son jeune âge. « Il était capable de peindre un Saint Jérôme en deux jours et un Jugement de notre Seigneur de dix figures à mi-corps en cinq jours à peine. » Pour l’expert, pas de doute possible, ce tableau intitulé Un philosophe : l’heureux géomètre « donne à voir l’épaisseur de sa matière crémeuse et les énergiques coups de pinceaux du peintre. Les tons froids, gris et pâles qui entourent le personnage permettent aux tons cuivrés et acajou de ce visage ridé de mieux se détacher du fond. »
Ribera n’a qu’une vingtaine d’années lorsqu’il peint cette surprenante allégorie du savoir. Elle précède les tableaux qui feront sa renommée à Naples et figure l’un de ses modèles préférés, que l’on retrouvera dans six autres œuvres de sa période romaine. Il livre ici un personnage truculent, un homme ridé, disgracieux et misérable pour incarner un savant. Outre cette touche d’humour volontaire, l’artiste fait aussi référence, dans l’étude de l’éclairage et dans le choix de son sujet, au clair-obscur et à l’art provocateur du Caravage.
Inconnue des spécialistes, la toile ne figurait dans aucune publication sur Ribera, et sa découverte permet d’approfondir considérablement les connaissances sur son œuvre. « Cette période romaine, au cours de laquelle notre tableau a été réalisé, est au cœur des dernières recherches sur l’artiste », a confié Éric Turquin.

La maison Daguerre, qui présentera la toile aux enchères le 16 juin prochain à Drouot, revient sur les circonstances de cette découverte : « Il s’agit de clients fidèles, qui nous font confiance depuis de nombreuses années. Ne se doutant pas de son importance, ils n’avaient jamais pensé à nous le montrer », a expliqué le commissaire-priseur Derouineau. La toile, qui s’est imposée à lui comme une « image forte, singulière et amusante », sera proposée avec une estimation entre 200 000 et 300 000 euros et pourrait bien venir chatouiller l’intérêt des musées.



