Le 23 avril 2014, le commissaire-priseur Marc Labarbe reçoit l’appel de l’un de ses clients. Ce dernier, en train de vider son grenier, souhaite obtenir l’expertise d’une toile blanchie par la poussière, dormant sous une soupente depuis des années. Surpris par l’intensité et l’éclat du regard de l'un des personnages au centre de la composition, Labarbe pressent le potentiel de l’œuvre. Il fait appel à l’expert Eric Turquin, non seulement pour sa qualité d’expert indépendant, mais aussi pour ses compétences reconnues auprès des commissaires-priseurs français et européens. Eric Turquin a débuté sa carrière chez Sotheby's Londres, avant de prendre la tête du département des peintures anciennes. Selon Labarbe, le cabinet Turquin est aujourd’hui le plus important en termes d’expertises de tableaux anciens.

Plusieurs années durant, l’expert fait analyser le tableau et le soumet au regard d’autres spécialistes, qui reconnaissent tous une œuvre majeure. La piste du Caravage est énoncée. Pendant cinq ans, Labarbe et Turquin parcourent toute l’Europe, comparant les tableaux exposés dans les musées, cherchant preuves à l’appui que la composition reprenant le thème de Judith et Holopherne est bien de la main du maître de la lumière. Pour une peinture vieille de quatre siècles, l’état de conservation de la toile est exceptionnel, et suggère qu'elle n’a pas connu beaucoup de propriétaires.
L’enthousiasme des nombreux spécialistes qui ont été confrontés au tableau, tels que Jean-Pierre Cuzin, John Gash, Rossella Vodret, David Stone, Guillaume Kientz, Keith Christiansen ou encore Nicola Spinosa, n’a fait que confirmer que la découverte était de taille.
« Pour un commissaire-priseur, trouver un tableau comme ça, c’est fabuleux » , a déclaré Marc Labarbe. Le commissaire priseur est également connu pour avoir découvert, en 2011, un rouleau impérial chinois qu’il a adjugé 22 millions d’euros, soit l’enchère la plus importante au monde pour une peinture impériale chinoise.
Les textes sur lesquels le cabinet s’est appuyé révèlent qu’en 1607, le tableau a été aperçu par deux personnes différentes : Ottavio Gentili, l’agent du Duc de Mantoue, ainsi que le peintre et expert Frans Pourbus. Selon les écrits, deux tableaux du Caravage se trouvaient en possession de Louis Finson, un peintre actif à Naples et en France, majoritairement connu pour sa prolifique activité de marchand (il a vendu près de 15 Caravage). Finson a donc été décrit à deux reprises en possession des œuvres La Madone du Rosaire, une grande toile aujourd’hui exposée à Vienne, et Judith et Holopherne, une toile « da camera » (« pour une pièce privée »), avec trois « a mezze figure » (« figures à mi-corps»).

Deux autres documents, le testament de Finson en 1617, et l’inventaire après décès de son associé, d’Abraham Vinck, permettent de retracer l’historique de la toile jusqu’en 1619 à Anvers.
Le visage ridé de la servante, pouvant être jugé « grotesque » au premier abord, a soulevé quelques questions quant au coup de pinceau du Caravage. Cependant, les experts se sont bien vite rendu compte que cet élément n’était en rien problématique à la toile, mais plutôt l’un des piliers fondamentaux de la composition : son visage marqué, placé en contrepoint avec celui de la belle Judith, ne peut pas être, selon le professeur d’Histoire de l’Art à l’Université d’Aberdeen John Gash, « par quelqu’un d’autre que Caravage ».
Les analyses scientifiques ont également démontré, en plusieurs points, une technique propre au maître. À commencer par la toile, qui est analogue à celle qu’emploie l’artiste dans toutes ses œuvres du premier séjour napolitain. Vient ensuite le fond brun sombre du tableau, parsemé de gros grains de carbonate de calcium, une spécificité que l'on observe dans David et Goliath et de nombreux tableaux. Des images infrarouges ont également permis de déceler « le cerne noir », un large coup de pinceau noir propre à l’artiste, apposé autour des figures pour construire la composition. À la connaissance des experts, Caravage est le seul artiste à construire ses tableaux de cette manière.

Les incisions détectées sur la main, le sourcil gauche, le front et les cheveux de Judith, ainsi que sur le bras droit d'Holopherne, viennent s'ajouter aux éléments frappants qui mettent l'œuvre en lien avec le Caravage. Gravées dans la préparation plus ou moins fraîche, on les retrouve de forme assez longues jusqu’à la fin de la période romaine, puis plus courtes par la suite.
Enfin, la technique a risparmio, mise au point par Caravage pour la chapelle Contarelli, qui consiste à utiliser le fond sombre laissé en réserve pour créer les ombres, peut être décelée à plusieurs endroits de la composition : dans l’ombre des yeux, du nez et du menton de Judith, dans la main, la barbe et la moustache d’Holopherne, ainsi que dans un détail du turban de la vieille servante.
« […] Il est évident que toutes les plus importantes caractéristiques typiques de la technique picturale de Caravage sont présentes dans ce tableau ». Rossella Vodret
Judith et Holopherne a été réalisé à Naples en 1607, alors que le Caravage est banni de Rome pour homicide. Sa période napolitaine marque un tournant dans son œuvre, elle annonce la fin de sa carrière et se caractérise par des travaux plus sombres. On ne connaît que 65 œuvres du Caravage dans le monde entier, dont cinq entre des mains privées, conservées principalement en Italie et ne pouvant être exportées. La découverte de ce tableau porte à 66 le nombre d’œuvres répertoriées, et son arrivée sur le marché représente une chance inouïe pour les musées du monde entier d'acquérir un chef-d'oeuvre d'une telle rareté.

La famille qui possède Judith et Holopherne est installée dans la région de Toulouse depuis plusieurs décennies, et descend d’un officier napoléonien ayant fait la campagne d’Espagne de 1808 à 1814. Les héritiers de la famille ont déjà vendu, il y a 40 ans de cela, un autre tableau de maître du Siècle d’Or espagnol.
Le Ministère de la Culture français a classé l’œuvre Trésor National alors que les études étaient encore en cours. Ce statut a bloqué la sortie du territoire de l’œuvre pendant trente mois, jusqu’en décembre 2018. Aujourd’hui libre de circulation, le tableau a pu bénéficier d'un allègement de vernis par la restauratrice Laurence Baron-Callegari et sera proposé aux enchères le 27 juin 2019 à la Halle aux Grains, à Toulouse.
Retrouvez plus d’informations sur la vente la plus attendue de l’année, ainsi que les témoignages vidéos des experts et spécialistes sur le site dédié à l’œuvre : www.thetoulousecaravaggio.com.
Pour acheter le catalogue de la vente (35 euros + frais de livraison), contactez contact@marclabarbe.com.


