Après des années de travail acharné, le moment était venu pour l'artiste et écrivaine américaine Judy Chicago de présenter The Dinner Party (Le dîner), l’œuvre à grande échelle qui allait caractériser la scène artistique des années 1970. Au total, 39 femmes parmi les plus influentes au monde étaient invitées, comme entre autres, la reine pharaon Hatchepsout, l'abbesse Hildegard de Bingen et l'artiste américaine Georgia O'Keeffe.
J'ai réalisé que les femmes n'avaient jamais eu de Cène, mais elles avaient tenu des dîners.
La deuxième vague féministe a commencé à la fin des années 1960 et s'est poursuivie jusqu'à la fin des années 1970. Contrairement à la première manifestation du mouvement, où les femmes luttaient pour leurs droits (et plus particulièrement le droit de vote), la deuxième vague visait les réformes juridiques : avortement gratuit, accès à la contraception et reconnaissance du viol conjugal. C’est à cette époque que la société a commencé à remettre en question les rôles des sexes et le contrôle des femmes sur leur propre corps.

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Quelques années après le début de la deuxième vague, Judy Chicago s’est rendue à un dîner. C'était en 1974, l’année qui a vu naître le concept de l’œuvre The Dinner Party. Pendant le repas, « les hommes à table étaient tous des docteurs », se souvient Chicago, « et les femmes avaient toutes un doctorat mais n’avaient pas le titre de leurs pairs. Les femmes avaient tout le talent, et elles restaient là silencieuses pendant que les hommes se mettaient en avant. J'ai commencé à penser que les femmes n'avaient jamais eu de Cène, mais elles avaient tenu des dîners ».
Chicago a amorcé la réalisation de son œuvre cette année-là et avec l'aide de 400 bénévoles, The Dinner Party était prêt à être exposé cinq ans plus tard, en mars 1979. Aujourd'hui considérée comme la première œuvre d'art féministe à grande échelle, The Diner Party a symbolisé l'histoire des femmes dans la société tout en marquant une étape importante dans l’histoire l'art du XXe siècle.

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L’installation prend la forme d’une structure triangulaire surélevée, dont chaque arête (ou table) mesure 14,63 mètres de long. Chaque table comporte 13 plaques, soit un total de 39 couverts. Les trois sections symbolisent trois périodes différentes de l'histoire et affiche les noms de figures connues. Dans l'ordre chronologique, on retrouve des invitées telles que Hatchepsout, Hildegard of Bingen, Artemisia Gentileschi, Georgia O'Keeffe, Mary Wollstonecraft et Virginia Woolf. Le premier segment rend hommage aux femmes depuis l’ère préhistorique à l'Empire romain, le second aux femmes du début du christianisme à la Réforme, et le troisième aux femmes de la Révolution américaine à l'impact du féminisme.
Chaque invitée a un set brodé avec son nom, ou un symbole en lien avec ses accomplissements. Pour les assiettes, Chicago s’est inspirée de motifs de papillons et de fleurs, pour créer des motifs rappelant l’organe génital féminin. Chaque assiette a été créée dans un style différent, en fonction de la personne qui lui était associée.

La forme triangulaire tient une importance capitale dans l’œuvre car elle a longtemps été un symbole pour la femme. Le nombre 13 fait référence au nombre de personnes assistant à la communion, une comparaison primordiale pour Chicago, car les invités n’étaient que des hommes.
The Dinner Party repose sur 2300 carreaux de céramique émaillés blancs, appelés The Heritage Floor, comportant les noms de 998 femmes supplémentaires. Comme les 39 invitées principales, toutes ont influencé l’histoire d’une certaine manière. Il convient de noter que seul un homme figure sur le sol en céramique, le sculpteur grec Crésilas.

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Chicago a utilisé des techniques et objets artisanaux considérés comme typiquement « féminins », notamment la broderie et le textile. Elle voulait que ces médiums prennent leur place dans l’histoire de l’art et que le dîner lui-même soit considéré comme une œuvre « réelle ».
L'installation a fait le tour du monde et a attiré 15 millions de personnes. Depuis 2007, The Dinner Party est exposé au Elizabeth A. Sackler Center for Feminist Art du Brooklyn Museum de New York.
Comme toute œuvre d’art engagée, le dîner a suscité des réactions mitigées. Quand certains ont été captivés, d’autres l’ont vivement critiqué, utilisant les termes « kitsch », « vulgaire » et « exclusif ». La critique d'art Roberta Smith a souligné que « sa signification historique et sociale était supérieure à sa valeur esthétique ».

Hortense Spillers, critique littéraire américaine, a condamné l'installation pour son manque de diversité ethnique. Sur 39 femmes, une seule femme noire était représentée : Sojourner Truth, dont l'assiette était ornée d'un motif représentant trois visages, tandis que celles des autres femmes (à l'exception d'Ethel Smyth avec un piano) arboraient des organes génitaux. L'auteure et féministe américaine Alice Walker a également critiqué la représentation trop homogène de la femme, et a déclaré, en particulier sur la représentation de Sojourner Truth : « J’ai pensé que peut-être les femmes féministes blanches, pas moins que les femmes blanches en général, ne peuvent pas imaginer que les femmes noires aient des vagins. Ou si elles le peuvent, c’est que leur imagination va trop loin ».
En réponse, Chicago a souligné que beaucoup de femmes d’origines différentes étaient représentées sur le sol en céramique et que le fait de se concentrer uniquement sur la table revenait à « simplifier l’œuvre à l'extrême et ignorer les standards que mon équipe et moi avons établis, ainsi que les limites auxquelles nous avons fait face ».
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L'œuvre est encore un sujet de discussion aujourd'hui, mais malgré des lacunes évidentes, elle est décrite par le Brooklyn Museum comme une œuvre importante et emblématique qui a amorcé l'art féministe des années 1970 et du futur.
Environ 40 ans plus tard, Judy Chicago a créé des assiettes en édition limitée basées sur The Dinner Party. Les exemplaires produits étaient ceux d'Elizabeth I, d'Amazon et de Sapfo. Ces soi-disant « assiettes d’essai » ont remporté plusieurs milliers aux enchères, tout comme ses œuvres précédentes, notamment Fresno Fan (50 000 USD) et Yellow Series (24 000 USD).




