À la fin des années 1600, Gênes était liée à l'Espagne, alors encore gouvernée par les Habsbourg, un lien que le roi de France Louis XIV, et donc son pays, considéraient comme une provocation. Pour apaiser toute hostilité, Francesco Maria Imperiale Lercari, 127e doge de Gênes, se rend à Versailles pour rendre hommage au Roi Soleil, malgré l'interdiction théorique de quitter sa République.
Pour rencontrer le souverain français, il fallait d’abord gravir l'imposant escalier des ambassadeurs (qui n'existe plus aujourd'hui), puis traverser les somptueuses salles du Grand Appartement du Roi. Enfin, au bout de la légendaire galerie des glaces, sur une estrade surélevée, attendait le roi Louis XIV, qui n’exigeait rien de moins qu’une gracieuse révérence de la part de ses visiteurs. La scène a été dépeinte dans un tableau de Claude-Guy Hallé, un peintre français qui a été chargé de la réalisation de quelques peintures pour la Ménagerie de Versailles.

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Louis XIV était connu pour ses extravagances et pour afficher ouvertement son pouvoir, notamment à travers des décors pompeux et des objets opulents disséminés dans tout le château. Le luxe du lieu n'aurait certainement pas échappé à l'œil du Doge alors qu'il se hâtait dans les couloirs, aménagés de ses dernières et plus impressionnantes acquisitions : des meubles en argent qui, éclairés par des bougies, reflétaient la lumière en des motifs infinis.
L'effet devait être particulièrement saisissant dans la galerie des Glaces, où se trouvait le dernier point fort de cette collection de mobilier : le trône de Louis en argent pur, flanqué d'énormes candélabres.
Le « compagnon » le plus important de Louis XIV était sans doute le peintre et architecte de la cour Charles Le Brun (1619-1690), dont les conseils et l'assistance étaient souvent sollicités pour gérer l’image projetée par le souverain. Le Brun a donc été chargé de décorer « l’extension » du château de Versailles dès 1661 (les multiples bâtiments du domaine de Versailles sont le fruit d’un ambitieux projet de Louis XIV, qui a fait construire un immense château autour de celui de son père Louis XIII, lequel n’était à l’origine qu’un petit pavillon de chasse plus modeste). Cette lourde responsabilité a néanmoins permis à Le Brun de développer un style de décoration qui allait façonner toute une époque. Lorsque Louis XIV a l'idée de créer des meubles en argent massif en 1664, il se tourne naturellement vers Le Brun, qui reprend le projet.

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C’est alors qu’intervient Claude Ballin (1615-1678), l'un des meilleurs orfèvres de Paris au XVIIe siècle. Avec Le Brun, il conçoit des miroirs, des bancs, des candélabres, des commodes, ainsi qu’une balustrade entourant le lit du roi et, comme pièce vedette, le trône de Louis XIV.
Un total de 200 meubles, fabriqués à partir de 20 tonnes d'argent massif, ont été placés dans les salles du château de Versailles en 1682… pour en être retirés sept ans plus tard. Mais pourquoi ?
Cela s'explique par les guerres coûteuses menées par Louis XIV, qui ont dilapidé au moins autant d'argent que la construction et l'ameublement du château de Versailles. Après avoir mené une guerre contre les Pays-Bas dans les années 1670, le roi a dû faire face à l'Alliance d'Augsbourg, qui s'oppose à ses projets d'expansion en Europe.
Ayant vidé le trésor de l'État, Louis ordonne à contrecœur que les meubles en argent soient fondus et frappés en pièces. Comble de la malchance, le fort taux d'inflation de l’époque ne lui permet de récolter que 2 millions en pièces, contre les 10 millions déboursés lors de la création des meubles.

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Le mobilier en argent de Versailles a disparu presque aussi vite qu’il est apparu. Outre le tableau de Claude-Guy Hallé représentant la réception du Doge de Gênes, seuls les croquis de Claude Ballin nous permettent d’avoir une idée de l’étendue de la collection. Si ces dessins sont encore conservés aujourd'hui, c'est grâce au roi de Suède Gustave III, qui s'est rendu à plusieurs reprises à la cour de Versailles pour en admirer la splendeur. Gustav a fini par acheter les dessins et les a inclus dans sa collection, qui fait maintenant partie du Musée national suédois à Stockholm.

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La tendance lancée par Louis XIV à Versailles s’était étendue dans toute l’Europe, que l’on parle de la création de meubles en argent ou de leur fonte en temps de crise. Même si tous les meubles n’étaient pas en argent massif, mais en ébène argenté, il sont tout de même été reconvertis d’une quelconque manière pour apporter un peu de revenu en période de troubles. Il n'existe donc qu'une très petite quantité de meubles baroques en argent encore en existence, ce qui les rend rarissimes sur le marché des enchères.
Outre les pièces individuelles conservées à Hanovre, Berlin, Moscou et au château de Windsor, c'est le château de Rosenborg à Copenhague, la maison du trésor des rois danois, qui abrite la plus grande collection de meubles en argent ayant survécu. Dans la salle des chevaliers, on peut admirer des miroirs, des candélabres et, surtout, trois grands lions qui gardent les trônes du roi et de la reine.

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La collection de meubles en argent du château de Forchtenstein, dans le Burgenland, en Autriche, fait également concurrence aux pièces de Copenhague. Ils font partie de la collection de la famille hongroise Esterházy, qui a servi les Habsbourg pendant des siècles. Les meubles en argent ont été rassemblés par Paul, le premier prince Esterházy (1635-1713).
Au sein de sa collection, on retrouve notamment une table couverte d’argent richement décorée de reliefs et de figures sculptées. L’empereur Léopold Ier avait commandé la table à l'éminent orfèvre d'Augsbourg David Schwestermüller (1596-1678) pour l'envoyer au sultan Mehmed IV comme cadeau diplomatique à l'époque des guerres dites turques, au cours desquelles l'Autriche/Hongrie affrontait l'Empire ottoman. Le cadeau n’ayant finalement pas été envoyé, Paul Esterházy a racheté la table et l'a ajoutée à sa collection.

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En 2007, des pièces d'argenterie provenant de nombreuses collections européennes, dont celles de Copenhague et du château de Forchtenstein, ont été rassemblées pour une exposition au château de Versailles, dans le but de donner une idée de la manière dont Louis XIV impressionnait autrefois ses courtisans et ses visiteurs.
Le mobilier baroque en argent reflète parfaitement l'époque de sa création, d'une part en tant qu’artisanat de haute voltige associé au pouvoir royal, et d'autre part en tant qu’« investissement » pouvant alimenter les fonds de la cour en temps de guerre, ce qui n'était pas inhabituel à l'époque.










