Événement majeur de l’histoire de France, l’affaire Dreyfus fut à l’origine d’une profonde injustice et d’un scandale qui bouleversa durablement la vie politique française. Parmi les nombreuses collections de documents consacrées à cette affaire, le seul dossier encore détenu dans le secteur privé est aujourd’hui proposé à la vente par la Manhattan Rare Book Company.
Le dossier, composé d’un rapport officiel, de notes de travail et de spécimens d’écriture réunis par l’expert français en écriture Étienne Charavay, joua un rôle déterminant dans la condamnation et l’emprisonnement du capitaine Alfred Dreyfus à la fin du XIXe siècle.

L’affaire Dreyfus débuta en 1894, lorsqu’un document connu sous le nom de « bordereau » fut découvert à l’ambassade d’Allemagne à Paris. Rédigé en français, ce document révélait qu’un officier de l’armée française transmettait des informations confidentielles au gouvernement allemand.
Le capitaine Alfred Dreyfus, officier français d’origine juive, fut accusé d’avoir rédigé le bordereau et fut traduit en justice pour trahison. Dans le cadre du procès, Étienne Charavay, considéré à l’époque comme l’un des plus grands experts français en écriture, fut chargé de comparer l’écriture du bordereau à celle de Dreyfus.
Dans un premier temps, son analyse conclut que l’écriture du bordereau était naturelle et ne correspondait donc pas à l’écriture habituelle de Dreyfus. Charavay revint cependant par la suite sur cette conclusion et affirma que le bordereau avait bien été rédigé par Dreyfus.
Cette expertise contribua à la condamnation de Dreyfus, qui ne cessa pourtant de proclamer son innocence. Privé de ses décorations militaires, il est condamné en 1895 à la réclusion à perpétuité et déporté dans la colonie pénitentiaire de l’île du Diable, en Guyane française.

L’année suivante, un autre document fut découvert. Son écriture était identique à celle du bordereau et fut attribuée à l’officier français Ferdinand Walsin Esterhazy.
L’armée française entreprend alors de protéger Esterhazy dans le cadre d’une vaste opération de dissimulation. Celui-ci fut finalement déclaré innocent à l’issue d’un procès militaire secret. Lorsque cette affaire fut révélée par la presse française, elle provoqua une vive indignation dans le pays et mit notamment en lumière l’antisémitisme profondément ancré dans certains milieux de l’armée française.
Le journaliste Émile Zola prit publiquement la défense de Dreyfus. En 1898, il publie dans le journal L’Aurore sa célèbre lettre ouverte intitulée « J’accuse…! », dans laquelle il dénonçait les agissements de l’armée et du gouvernement et accusait les autorités d’avoir organisé la dissimulation de la vérité.
Un nouveau procès fut alors organisé en 1898. À cette occasion, Charavay revint sur son rapport initial. Malgré cela, Dreyfus fut de nouveau déclaré coupable, par cinq voix contre deux. Il est finalement gracié par le président de la République après avoir passé quatre années en détention.
Dreyfus fut ensuite réintégré dans l’armée avec le grade de capitaine. Mais les conséquences de l’affaire dépassèrent largement son destin personnel. La société française se divisa profondément entre dreyfusards et antidreyfusards, et cette fracture politique et sociale marqua durablement la France du début du XXe siècle. Elle contribua notamment au contexte qui aboutit à l’adoption, en 1905, de la loi établissant la séparation des Églises et de l’État.

Aujourd’hui, la Manhattan Rare Book Company propose à la vente le « Dossier Charavay », une collection en trois parties de documents qui jouèrent un rôle essentiel dans le premier procès de Dreyfus et dans sa condamnation.
Le dossier est proposé au prix de 125,000 dollars.
Il comprend tout d’abord le rapport de neuf pages rédigé et signé par Charavay à Paris, le 29 octobre 1894. L’expert y explique être parvenu à ses conclusions en comparant l’écriture du bordereau avec celle de lettres officielles et de correspondances personnelles authentiques de Dreyfus.
À ce rapport s’ajoutent sept pages de notes de travail, utilisées par Charavay pour préparer son analyse définitive. La dernière partie du dossier comprend douze pages de relevés et de reproductions réalisés directement à partir des écrits de Dreyfus.
Tout au long de son rapport, Charavay se réfère à l’écriture de mots précis employés par Dreyfus afin d’expliquer les éléments qui l’ont conduit à sa conclusion.

Réputé pour son travail dans l’identification des faux documents, Charavay avait initialement conclu que l’écriture du bordereau était naturelle et non imitée. Il s’appuya également sur une théorie controversée avancée par l’accusation : Dreyfus aurait volontairement modifié son écriture afin de dissimuler le fait qu’il était l’auteur du bordereau.
Le rapport officiel, rédigé de la main de Charavay, présente de nombreuses corrections et modifications. Ces annotations permettent de suivre l’évolution de son raisonnement et montrent comment il modifia sa conclusion initiale, qui aurait pu conduire à innocenter Dreyfus.
Elles apportent également un éclairage nouveau sur les éléments qui furent utilisés pour établir la culpabilité de Dreyfus. Les nombreuses corrections apportées au rapport de Charavay jouèrent ainsi un rôle important dans l’évolution de l’affaire.

Cette collection exceptionnelle va désormais passer entre les mains d’un nouveau propriétaire, qui pourra consulter le rapport de Charavay, ses notes de travail ainsi que ses relevés des écrits de Dreyfus.
Le bordereau original et le dossier secret de pièces à conviction ayant conduit à la condamnation de Dreyfus étant aujourd’hui conservés dans des institutions, le dossier Charavay constitue le seul ensemble d’archives directement lié à l’affaire Dreyfus encore susceptible d’être proposé à la vente publique.
Plus qu’une simple collection de documents historiques, le dossier Charavay constitue le témoignage matériel d’une affaire qui a profondément marqué la France et demeure l’un des épisodes judiciaires et politiques les plus importants de l’histoire moderne du pays.




