Fernand Léger, de l’art à plein tube

Entre cubisme et art naïf, les tableaux de Fernand Léger dégagent une impression résolument positive. La bonne humeur de ses personnages colorés et rondelets explique aussi leur universalité. Les créations du peintre sont aujourd’hui prisées par les collectionneurs du monde entier.

Fernand Léger, Les Quatre cyclistes (1943-1948), image ©Musée national Fernand Léger
Fernand Léger, Les Quatre cyclistes (1943-1948), image ©Musée national Fernand Léger

Un Normand à Paris

Fernand Léger naît en 1881 à Argentan, en Normandie. Fils d’un éleveur de bovins, il s’installe à 19 ans à Paris pour suivre une formation d’architecte. Il partage un atelier avec le peintre André Mare et fréquente le milieu culturel de la capitale (Chagall, Modigliani, Apollinaire, Cendrars…). La ville le fascine. Il se rend au cirque, friand de spectacles. Il rencontre sa première femme, Jeanne Lohy.

Fernand Léger, Le Compotier sur table (1909), image via Wikipedia
Fernand Léger, Le Compotier sur table (1909), image via Wikipedia

Léger travaille beaucoup et détruit tout autant. En 1907, la rétrospective « Cézanne au Grand Palais » le marque instantanément. Il peint le Compotier sur table (1909) et devient l’un des premiers cubistes, aux côtés de Braque et Picasso (La Couseuse, 1909). Dans l’Esquisse pour la femme en bleu (1912) apparaît la théorie des contrastes qui fera l’atout de ses grandes œuvres. Son art est populaire et populeux. Les tons de rouge, de bleu et de jaune s’emmêlent dans un marasme de figures et de visages formant le grand chaos du monde.

Fernand Léger, Esquisse pour la femme en bleu (1912), image via Useum
Fernand Léger, Esquisse pour la femme en bleu (1912), image via Useum

Celui-ci se matérialise dans l’horreur de la guerre. Comme nombre d’artistes, Léger est envoyé au front. Il devient brancardier à Verdun. Durant trois ans, il vit l’atrocité des combats. Mais là où d’autres artistes témoignent directement, lui préfère peindre des toiles colorées, conférant parfois à l’abstraction futuriste (La Partie de cartes, 1917). Le contraste avec les gueules cassées d’Otto Dix est saisissant.

Fernand Léger, La Partie de cartes (1917), image via Cosmopolis
Fernand Léger, La Partie de cartes (1917), image via Cosmopolis

Le « tubisme »

Après la guerre, Léger est engagé par les Ballets suédois. Il crée des costumes et des décors pour Skating Rink(1922) et La Création du monde (1923). Il monte un ballet, La Fin du monde filmée par l’ange N.D., avec Blaise Cendrars, Darius Milhaud et Jean Börlin. En 1924, il réalise un film, Le Ballet mécanique. C’est un tournant dans sa carrière : s’éloignant du cubisme, Léger opte pour un traitement plus dynamique des formes, tout en mouvement.

Fernand Léger, Le Grand Remorqueur (1923), image via Flickr
Fernand Léger, Le Grand Remorqueur (1923), image via Flickr

Il révolutionne le monde de l’affichage publicitaire en usant de grands aplats géométriques, de caractères typographiques novateurs et de la présentation isolée d’objets. Ses convictions communistes lui inspirent des toiles sur fond de révolution industrielle (Le Grand Remorqueur, 1923). Sa palette explose en formes et en couleurs symbolistes au fil d’un art éminemment urbain.

Fernand Léger, Le grand déjeuner (1921), image via Christie's
Fernand Léger, Le grand déjeuner (1921), image via Christie's

En 1922, Léger hérite de la maison de campagne de ses parents à Lisores, en Normandie. Il la transforme en œuvre d’art totale, et y reçoit de nombreux artistes et écrivains. Il travaille avec Le Corbusier et Mallet-Stevens, rehaussant leurs murs blancs de « rectangles élastiques ». En 1928, il rencontre une artiste biélorusse, Nadia Khodossievitch. Elle devient son amante et l’assistante de son atelier. Elle jouera un rôle considérable dans l’œuvre et dans la vie de Fernand Léger.

Fernand Léger, La Joconde aux clefs (1930), image via Pinterest
Fernand Léger, La Joconde aux clefs (1930), image via Pinterest

Les années 1930 sont celles de la reconnaissance internationale. Léger est exposé dans les grands musées (Kunsthalle de Zurich, 1933) et voyage dans le monde entier. Il met au point un « tubisme » aux formes colorées, amples et rondes. Vingt ans avant Richard Hamilton, le Pop art est déjà français (La Joconde aux clefs, 1930).

L’art populaire

Fernand Léger, Le Transport des Forces (1937), image via Tajan
Fernand Léger, Le Transport des Forces (1937), image via Tajan

Avec l’arrivée au pouvoir du Front Populaire en 1936, Fernand Léger concrétise son rêve : offrir l’art au peuple. Il répond aux commandes d’État et livre en 1937 une série de six panneaux gigantesques, dont un seul subsiste aujourd’hui (Le Transport des forces).

Hèlas, les nazis le déclarent artiste dégénéré. La guerre éclate, Léger s’enfuit aux Etats-Unis et y découvre la vie foisonnante de New-York avec ses lumières, son bruit, ses grands panneaux publicitaires. Il décide alors de projeter les couleurs « au dehors » des formes (Les Quatre cyclistes, 1948).

Fernand Léger, Les Quatre cyclistes (1943-1948), image ©Musée national Fernand Léger
Fernand Léger, Les Quatre cyclistes (1943-1948), image ©Musée national Fernand Léger

Restée à Paris, Nadia met l’atelier au service du Parti communiste. Revenu en France, Léger livre Les Constructeurs (1950) pour la CGT. Le tableau est emblématique de la naissance du nouveau monde, mais les ouvriers ressemblent trop à des voltigeurs. Leurs mains pataudes, grossières, en font des poètes incapables de tenir un marteau. La CGT refuse le tableau, pas assez réaliste.

Fernand Léger, Étude pour Les constructeurs (1950), image ©Christie's
Fernand Léger, Étude pour Les constructeurs (1950), image ©Christie's

Au début des années 1950, Léger et Nadia s’installent à Gif-sur-Yvette. L’artiste conçoit des vitraux pour l’église du Sacré-Cœur à Audincourt et réalise de grandes sculptures de fleurs qui marchent. L’une d’entre elles orne aujourd’hui la tombe du peintre, qui meurt en 1955.

Legs

Artiste célèbre, Fernand Léger fut aussi un enseignant reconnu. Son académie a vu défiler Nicolas de Staël, Serge Gainsbourg, Louise Bourgeois ou Sam Francis. Les trois musées Fernand Léger à Biot, Lisores et Argentan rendent aujourd’hui hommage à son œuvre.

Fernand Léger, Contraste de formes (1913), image ©Christie's
Fernand Léger, Contraste de formes (1913), image ©Christie's

Sur le marché, ses grands formats atteignent des prix élevés. En 2017, Contraste de formes (1913) s’est vendu 70 millions de dollars (Christie’s New York). Certaines œuvres sont plus abordables : en 2011, Composition, étude pour une céramique est partie pour 11 250 euros (Christie’s Paris). Des esquisses d’œuvre sont disponibles à partir de quelques milliers d’euros.