En 1992, les artistes Sarah Lucas (née en 1962) et Tracey Emin (née en 1963), récemment graduée de Goldsmiths et du Royal College of Arts, décident de créer The Shop au 103 Bethnal Green Road, à Shoreditch, dans l'est de Londres. The Shop devait être une alternative au studio de l'artiste tel qu’il est traditionnellement considéré : Sarah Lucas venait de quitter un espace qu'elle partageait avec Gary Hume, et Tracey Emin ne faisait pas encore d’art visuel, juste des travaux d’écriture. Les deux femmes voulaient trouver un lieu de création qui ressemble à un « magasin ».
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The Shop, à Shoreditch, était censée être un endroit où les gens pouvaient passer à tout moment, un espace social et un haut lieu de création artistique. À l'époque, Lucas obtient le financement de Charles Saatchi. Bien que toutes deux fassent partie du groupe très prometteur The Young British Artists, leurs homologues masculins attiraient la majeure partie de l'attention du monde de l'art. Dans une interview pour Frise, Sadie Coles, maintenant célèbre galeriste spécialisée en art contemporain, décrit le mouvement comme radical et inspirant. Pour elle, The Shop marque le positionnement et la vision artistique des deux artistes.

À l'époque, l'est de Londres n’est pas encore gentrifié. The Shop apparaît à une période où Londres transite d'une scène artistique tout à fait traditionnelle à l’une des principales places dans le marché de l'art. Comme Lucas l'explique dans une interview dans The Guardian, « The Shop faisait partie de la révolution Shoreditch, l'est de Londres devenant un endroit où traîner ».

Les deux artistes se lancent dans toutes sortes de créations, des œuvres d'art à la production de biens commerciaux. Par exemple, des tasses à leur effigie ou un cendrier avec le visage de Damien Hirst dessus, l’un de leurs best-sellers. « Damien Hirst est entré et a vu nos cendriers à son effigie, le temps pour nous d’écraser une cigarette sur son visage. Il travaillait sur les cigarettes à l'époque, donc c'était presque un hommage », se souvient Emin. « La façon dont nous avons fixé le prix des objets était également totalement arbitraire. De 50 à 500 livres sterling pour le travail de Sarah. Dieu sait combien tout cela vaudrait aujourd'hui ».

Les deux compères achetaient des matériaux bon marché à Brick Lane et les personnalisaient. Tracey Emin fumait paquet de cigarettes sur paquet de cigarettes, qu’elle découpait ensuite pour les revendre au prix d’origine. Sarah Lucas, elle, confectionnait des pieuvres avec des collants noirs qu’elle remplissait de journaux. Lucas rappelle plus tard dans une interview à quel point Tracey Emin avait le sens des affaires. Celle-ci fabriquait des t-shirts (leur plus grand succès était un t-shirt avec le slogan « She's Kebab ») et augmentait leur prix à chaque fois qu'elle en vendait un. À l’apogée de The Shop, un t-shirt pourrait vous coûter 125 livres sterling. Les visiteurs pouvaient également repartir avec bien plus qu’un T-shirt s’ils libéraient les deux artistes constamment fauchées de factures qui restaient parfois impayées pendant longtemps.
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The Shop fut un succès. À Brick Lane, grâce aux licences de marché, il était possible de rester ouvert 24 heures sur 24. Quand Emin et Lucas l'ont découvert, elles ont décidé de laisser The Shop ouvert toute la nuit. Et cela ne posait aucun problème à leurs voisins, qui les aimaient beaucoup, tout comme les collectionneurs et les galeristes. Par exemple, l'un des organisateurs du marché couvert de Brick Lane leur a commandé des t-shirts pour annoncer les heures d'ouverture des boutiques mais c'était sans compter sur un marchand d'art ui les a tous achetés. The Shop était un lieu complètement anarchique, sans limite. Les gens découvraient l’endroit par le bouche à oreille. « Nous avions d'énormes collectionneurs d'art qui descendaient de l'avion de New York et arrivaient à 23 heures un samedi soir », déclarait Emin en 2013.

Six mois après son ouverture, The Shop finit par fermer avec pour événement de clôture le 30e anniversaire de Tracey Emin, le 3 juillet 1993. Le nom de la fête ? « Fuckin’ Fantastic at 30 and Just About Old Enough to Do Whatever She Wants » (« Putain de fantastique nana de 30 ans, assez vieille pour faire exactement ce qu’elle veut !). La fête est mémorable, bien que personne ne savait de qui c'était l'anniversaire. « Nous voulions sortir comme des rock stars, alors nous avons laissé la porte ouverte toute la nuit, l'idée étant que tout soit saccagé ou volé », explique Emin.

Alors que The Shop ferme ses portes, les deux compères profitent d’une reconnaissance internationale. À l’époque, Sarah Lucas était déjà relativement célèbre : elle figurait parmi les noms exposés lors de l’importante exposition du groupe Freeze de 1988 avec les artistes contemporains Damien Hirst et Gary Hume. Trois ans après The Shop, Lucas était la protagoniste d'un documentaire de la BBC, et en 1998, elle produit une série d'autoportraits qui deviendra l'une de ses œuvres les plus connues. Elle a depuis été présentée dans des expositions à travers le monde, y compris à la Tate Britain, à la Whitechapel Gallery et à la Biennale de Venise.
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Tracey Emin était moins connue à l'époque. Néanmoins, elle réalise son premier spectacle solo au White Cube quelques mois après la fermeture de The Shop. En 1997, elle attire l’attention médiatique avec son ouvrage Everyone I Have Ever Slept With 1963-1995, également connue sous le nom de The Tent, une oeuvre d’art prenant la forme d’une tente sur laquelle sont marqués les noms des personnes avec lesquelles l’artiste a partagé son lit. L’œuvre est présentée lors de l'une des expositions de Charles Saatchi à la Royal Academy de Londres. Depuis lors, Emin est devenue l'un des artistes les plus célèbres de notre époque.
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