Pourquoi les musées vendent-ils leurs chefs-d'œuvre ?

Trois géants américains (le MoMA, le Guggenheim, et le SFMOMA) se délesteront de plusieurs chefs-d'œuvre au printemps prochain par le biais de ventes aux enchères chez Sotheby's. Ces initiatives simultanées sont-elles en passe de normaliser la tendance montante de la « cession » ?

Pourquoi les musées vendent-ils leurs chefs-d'œuvre ?

Les collections des musées américains subiront des transformations majeures en 2019. Trois grandes institutions (le MoMA, le Guggenheim, et le SFMOMA) ont annoncé qu’elles mettraient plusieurs chefs-d’œuvre aux enchères chez Sotheby’s ce printemps. Chacun des musées se séparera de pièces estimées à plusieurs dizaines de millions de dollars, dans le but de diversifier ses collections et de repenser les normes muséales.

Le terme de « cession » définit le processus par lequel une œuvre d'art (ou un autre objet) est définitivement retirée de la collection d'un musée. Le procédé est régi par l'American Alliance of Museums (AAM) et l'Association of Art Museum Directors (AAMD), qui stipulent que les fonds tirés de la vente d'œuvres provenant de la collection permanente d'un musée peuvent uniquement être affectés à un nouveau fond d'acquisition, et non à des fins logistiques ou organisationnelles. 

Bien que certains musées régionaux aient déjà effectué un ou plusieurs actes de cession, le fait que le phénomène se produise simultanément dans trois des plus grandes institutions du pays indique un potentiel changement dans l’état d’esprit des conservateurs, et un désir de mieux refléter le contexte artistique du XXIe siècle à travers leurs collections. Une étude publiée en février 2019 par la Public Library of Science révèle que 85 % des artistes représentés dans les 18 principaux musées des États-Unis sont des hommes, et que 87 % sont blancs, ou d’origine occidentale. Les résultats de l'étude ont révélé que la notion de diversité n’était pas ou peu associée à la mission première des musées, et qu’il existait « une opportunité pour une institution souhaitant diversifier sa collection de passer à l’acte, sans pour autant changer les priorités géographiques et / ou temporelles de sa mission ». À mesure que cette insuffisance est mise en évidence et réévaluée, de plus en plus de musées pourraient se tourner vers la cession pour financer des acquisitions plus variées et plus significatives.

Sans titre, Mark Rothko, 1960, Musée d'art moderne de San Francisco ©1998 Kate Rothko Prizel et Christopher Rothko / Société de défense des droits des artistes (ARS) New York, photo par Katherine Du Tiel
Sans titre, Mark Rothko, 1960, Musée d'art moderne de San Francisco ©1998 Kate Rothko Prizel et Christopher Rothko / Société de défense des droits des artistes (ARS) New York, photo par Katherine Du Tiel

Le SFMOMA (le musée d'art moderne de San Francisco) cédera donc Untitled, une peinture de Mark Rothko datée de 1960, qui pourrait rapporter jusqu'à 50 millions de dollars. L’huile sur toile, offerte par Peggy Guggenheim, fait partie de la collection du SFMOMA depuis 1998. Le musée a annoncé qu’il vendait cette œuvre aux enchères dans le but de « diversifier sa collection, d’enrichir son département d’art contemporain et de combler ses lacunes historiques ». Neal Benzra, le directeur de SFMOMA, a ajouté : « Forts de notre esprit d’expérimentation, de la diversité de nos idées et de notre ouverture aux nouvelles façons de raconter des histoires, nous repensons nos expositions, nos collections et nos programmes éducatifs pour améliorer l’accessibilité et nous engager davantage dans une perspective mondiale, tout en maintenant notre dévouement à l’art de la Bay Area et de la Californie. »

Zao Wou-Ki, Sans titre, 1958, huile sur toile, image ©Sotheby's
Zao Wou-Ki, Sans titre, 1958, huile sur toile, image ©Sotheby's

Le musée Guggenheim de New-York quant à lui, a décidé de vendre une œuvre d'un contemporain de Rothko, Zao Wou-Ki. Une vente particulièrement opportune, étant donné que le record de l’artiste remonte à seulement quelques mois. L’adjudication de 65,2 millions d’euros, obtenue pour le triptyque monumental Juin-Octobre 1985 chez Sotheby’s en septembre dernier, a classé l’œuvre comme le dixième ouvrage le plus cher vendu en 2018. En mars prochain, Sotheby's Hong Kong organisera la vente de Untitled (1958), une huile sur toile de sa période « Oracle Bone » estimée entre 7,7 et 10 millions de dollars. Donné au Guggenheim il y a maintenant 55 ans, le tableau est vendu au profit des fonds du musée, a déclaré la maison de ventes. 

Ernst Ludwig Kirchner, Girl on a Divan 1906, image ©Sotheby's
Ernst Ludwig Kirchner, Girl on a Divan 1906, image ©Sotheby's

Le MoMA se séparera également de l'un de ses chefs-d'œuvre de l’art moderne, Girl on a Divan d'Ernst Ludwig Kirchner, entré dans les collections en 1993. L’huile sur toile peinte en 1906 par l'expressionniste allemand devrait rapporter entre 3,5 et 4,7 millions de dollars. Le MoMA fermera ses portes en juin 2019 pour une durée de quatre mois. Une nouvelle extension (montant des travaux : 400 millions de dollars) verra le jour et accueillera les arts de la scène, de nouveaux studios, mais aussi des galeries dédiées aux artistes sous-représentés. La vente du Kirchner s’inscrirait donc dans le contexte du projet, contribuant à recentrer les acquisitions du musée sur un autre éventail d’artistes. Le directeur Glenn Lowry a déclaré au New-York Times en 2017 que ce remaniement était « un remaniement en accord avec notre identité originelle. Nous avions créé une narrative qui ne permettait pas une lecture complète de notre propre collection, ni d'y inclure des artistes d'horizons variés. »

Manifestants devant le Berkshire Museum en 2017, image par Gillian Jones, pour le Berkshire Eagle
Manifestants devant le Berkshire Museum en 2017, image par Gillian Jones, pour le Berkshire Eagle

L'année dernière, le Berkshire Museum de Pittsfield, dans le Massachusetts, s’est attiré les foudres du public en vendant 20 œuvres d'artistes de renom, tels que Norman Rockwell, Albert Bierstadt, Alexander Calder ou Thomas Moran, cumulant 53,2 millions de dollars, dans le but de rembourser leurs dettes croissantes. L'utilisation des fonds à des fins autres que l'acquisition est néanmoins contraire aux règles de l'AAMD, qui a publié une déclaration d'opposition au musée. 

Norman Rockwell. 1950, Shuffleton’s Barbershop, image ©SEPS : Licence accordée par Curtis Licensing, Indianapolis, IN
Norman Rockwell. 1950, Shuffleton’s Barbershop, image ©SEPS : Licence accordée par Curtis Licensing, Indianapolis, IN

L’adjudication la plus élevée était celle de Shuffleton's Barbershop (1950), de Norman Rockwell, une œuvre que l'artiste avait lui-même offert au Berkshire Museum. Bien que le prix de vente n'ait pas été révélé, les estimations de Sotheby's avant les enchères se situaient entre 20 et 30 millions de dollars. En apprenant avec désarroi que le tableau allait être retiré du patrimoine et conservé à l’abri des regards dans une collection privée, George Lucas, le créateur des franchises Star Wars et Indiana Jones, en a fait l’acquisition pour le Lucas Museum of Narrative Art, qui a ouvrira ses portes en 2022 à Los Angeles.

Amy Sherald, Planes, rockets, and the spaces in between, 2018, image ©Baltimore Museum of Art
Amy Sherald, Planes, rockets, and the spaces in between, 2018, image ©Baltimore Museum of Art

Dans d’autres cas encore, la cession marque un tournant dans l’éthique d’un musée. En mai 2018, le Baltimore Museum of Art a cédé un corpus d’œuvres de près de 8 millions de dollars chez Sotheby's, comprenant des peintures d’Andy Warhol, Kenneth Noland et Franz Kline, dans le but de les remplacer par des œuvres d’artistes contemporains et émergents comme Amy Sherald (portraitiste de Michelle Obama) et Jack Whitten. Christopher Bedford, le directeur du BMA, a déclaré : « En œuvrant pour une représentation équitable et une collection à l’histoire qui nous ressemble, nous aspirons à devenir refléter au mieux la communauté de Baltimore et à ouvrir un dialogue sur les futures pratiques des musées entre nos pairs. »

Alors que les musées se concentrent astucieusement sur la diversité de leurs artistes, des médiums et des courants artistiques dans leurs collections, les conservateurs sont en passe de redéfinir les normes de l’espace muséal du XXIe siècle. En remplaçant les œuvres de figures notoires, telles que Rothko ou Kirchner, par des artistes sous-représentés, les musées entrent dans une nouvelle ère d’acquisitions et axent les projecteurs sur un plus grand spectre de talents. 

Et en France ? 

Le phénomène de cession est relativement rare en Europe, si ce n’est impossible au sein de l’Hexagone, au nom du principe d’inaliénabilité. Les critères d’acquisition (et donc de cession) français sont très stricts depuis l’ère napoléonienne. Tout objet ou œuvre qui entre dans l’inventaire d’un musée est alors classé trésor national, ou comme un bien présentant un intérêt majeur pour le patrimoine national. 

Musée d'Orsay, image via TeamTonic
Musée d'Orsay, image via TeamTonic

Cela étant, lorsqu’un musée souhaite de séparer d’une œuvre, il lui faudra d’abord la déclasser auprès de la Commission Scientifique Nationale des Collections (CSNC), qui par défaut, explorera toutes les options possibles avant d’agréer à la déclassification d’une œuvre. Le transfert d’un musée à un autre, en revanche, n’est pas considéré comme une forme de cession, car l’œuvre reste dans le domaine public. 

Encore aujourd’hui, la déclassification et la cession se heurtent à une certaine résistance de la part des musées et du public français.

« La collection publique a un élément de mémoire. Nous devons respecter ce que des collègues ont constitué avant nous. », Manuel Borja-Villel, directeur du musée Reina Sofia à Madrid. 

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