Considéré comme l’un des plus grands artistes du mouvement rococo, Tiepolo s’est illustré pour ses peintures et ses fresques, mais aussi pour ses gravures et sa contribution auprès de nombreuses cours européennes.
Cette Madone du Rosaire, signée et datée de 1735, a été réalisée au cours de sa première période de maturité. La composition, l’échelle impressionnante (2,4 sur 1,5 mètres) et la palette témoignent de l’influence de l'art religieux de la Renaissance italienne sur l’artiste. La stature monumentale de la Madone, ainsi que sa pose élégante, rappellent les éléments fantastiques et théâtraux de la Grande maniera (ou Grand style, un terme d’esthétique associé à Nicolas Poussin), propre à la peinture de Tiepolo.

La plupart des œuvres de cette envergure étant conservée dans les musées, cette Madone serait le seul retable grand format encore en mains privées. La provenance de cette peinture n’a été proprement documentée qu’à partir des années 1820, et comprend le collectionneur Hugh Andrew Johnstone Munro de Novar, le magnat du diamant sud-africain Sir Joseph Benjamin Robinson, et la princesse Ida Louise Labia, sa fille.
Malgré la présence d’une signature et d’une date, la commission d'origine de l’œuvre reste encore à déterminer. Les historiens suggèrent qu’elle aurait été exécutée pour une église ou un oratoire dominicain, ou en somme, pour l’Ordre qui a promu le culte du Rosaire dans toute l'Europe.
En 1735, la demande de grands retables dans les églises vénitiennes avait largement diminué et Tiepolo n'y avait pas encore reçu de commission religieuse majeure. On lui connaît, cependant, un emploi à Udine au cours de la même année : le retable aurait pu être destiné à l’une des églises de la ville.

L’historienne de l'art britannique Catherine Whistler a également supposé que ce tableau était destiné à une église de Vicence, où Tiepolo est enregistré en 1734, alors qu’il décore la Villa Loschi. À la même époque, le peintre est invité à décorer le Palais Royal de Stockholm, mais avec la forte demande pour ses œuvres en Italie, il était tout à fait en mesure de refuser la mission.
En plus de sa propre esquisse préparatoire à l'huile, Tiepolo a ingénieusement regroupé plusieurs sources d'inspiration stylistiques pour produire ce retable. En effet, la Vierge arbore une pose quasi-identique à celle de la sculpture d'Antonio Corradini, une Madone du Rosaire de 1720 conservée dans l'Église des Ermites, à Venise. Tout porte à croire que Tiepolo a mis en scène sa Madone sur un piédestal en pierre, devant une colonne et un rideau, en s’inspirant des codes de la sculpture. En outre, les figures divines de Tiepolo et de Corradini étendent leur main et soulèvent leurs doigts de la même manière pour offrir le chapelet à un suppliant.
Dans ses fresques de la Villa Loschi à Vicence, Tiepolo avait reproduit des figures allégoriques féminines aux allures de statues qui ont probablement inspiré son traitement de la Vierge dans la présente toile.

Le premier propriétaire confirmé de cette Madone était John Webb, un grand collectionneur de tableaux anciens qui possédait des retables d'églises italiennes et des œuvres de Raphaël, Giulio Romano, David, Greuze, Rembrandt, Velazquez et du Caravage. Il aurait vendu, le 11 juin 1829, toute sa collection à Harry Phillips.
L’œuvre est ensuite entrée en possession d’Hugh Andrew Johnstone Munro, appelé Munro de Novar, qui avait également acquis le martyre de Sainte-Agathe de Tiepolo (vers 1755). Les deux Tiepolos ont été vendus par les héritiers de Munro en 1878 et achetés par la Galerie Sedelmeyer, avant de rejoindre la collection de Sir Joseph Robinson, magnat du diamant et homme politique sud-africain. Une grande partie de la collection de Robinson est revenue à sa fille, Ida Louise, épouse du Conte Natale Labia, y compris le Tiepolo, qui est resté dans la famille jusqu’en 1989.
La Madone du Rosaire sera vendue le 29 janvier chez Sotheby’s, à l’occasion de la Masters Week 2020, avec une estimation sur demande.
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