La dernière « baronne dadaïste » est venue au monde le 12 juillet 1874 sous le nom d'Elsa Hildegard Plötz, dans une ville de la voïvodie de Poméranie occidentale appelée Swinemünde. Son père Adolf Julius était un maître maçon, sa mère Ida-Marie une pianiste. Née de parents relativement aisés, Elsa a fait ses études secondaires dans l’établissement pour filles de sa ville natale, où elle a collectionné les mauvaises notes. C’est à cette époque qu’elle signe ses premiers poèmes, des écrits témoignant déjà de sa propension à l'humour obscène.
Mon mode d'expression c’est de me rebeller contre tout ce qui est conventionnel.
À l'âge de 16 ans, Elsa s’inscrit à l'Ecole royale prussienne des Beaux-Arts, ce à quoi son père s’oppose fortement, malgré le soutien de sa mère. Le mariage de ses parents s’effondre doucement et Ida-Marie abandonnera une tentative de suicide à la dernière minute.

En 1893, Ida-Marie meurt d'un cancer. Peu de temps après, Adolf Julius épouse Berta Schulz, une bourgeoise aux valeurs conservatrices. Très vite, Elsa se rebelle contre toutes les simagrées qu’on lui impose.
Début de carrière et ménage à trois
Elsa quitte son père abusif et s’installe chez sa tante à Berlin, où s’immerge dans la scène artistique : elle devient mannequin, pose nue pour des tableaux vivants et prend des cours de théâtre. Elle devient show girl au Théâtre Central de Berlin et déroche le rôle de la Marquise de Mondecar dans la pièce Don Carlos de Friedrich Schiller.
Sa vie intime est ponctuée de relations sans lendemain avec des peintres et des écrivains, jusqu’à sa rencontre avec Richard Schmitz, un étudiant issu d'une famille riche qui l’emmène en Italie, où elle restera pendant un an et demi. De retour en Allemagne, elle étudie la peinture à Dachau et devient l'égérie du cercle cosmopolite des intellectuels de Munich.

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À Berlin, elle tombe amoureuse de l'architecte Art nouveau August Endell, qu'elle épouse en août 1901. À peine rentrée de sa lune de miel (en Italie), elle rencontre l'étudiant Felix Greve et un ménage à trois se met en place. Mais son mari, August, désapprouve la situation et tentera de se suicider. En 1904, le divorce est prononcé.
Elsa et Felix travaillent comme traducteurs et s’installent à Zurich, puis en France, où Felix écrit le roman Fanny Essler (inspiré par Elsa) en 1905. Ils retournent à Berlin l’année suivante et se marient.
En route pour l’Amérique
Au cours de l'été 1909, Félix, qui veut échapper à ses créanciers, met en scène son propre suicide et s’envole pour l’Amérique. Elsa le suivra un an plus tard. Le couple vit à Pittsburgh et dans le Kentucky, mais le bonheur n’est plus au rendez-vous. Ils se séparent en 1911 : Felix se rend au Canada, où il vit sous le nom de Frederick Philip Grove, et elle travaille à nouveau comme modèle pour divers artistes.
En 1912, elle s'installe à New York et rencontre le fils de l'officier prussien Leopold Baron von Freytag-Loringhoven, de onze ans son cadet. Elle l’épouse l’année suivante et, n’ayant jamais divorcé de Felix Greve, devient bigame. Leur différence d’âge ne la tourmente pas, et elle déduit onze ans de son âge réel sur les papiers. Sur le chemin de la mairie, elle aurait déclaré qu'une bague en fer trouvée par hasard était un objet d'art et qu'elle tenait donc entre ses mains le premier ready-made de l’histoire.

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Leopold, qui avait également fui son pays d'origine à cause de ses dettes, tente de sauver son honneur et retourne servir son pays à l’éclatement de la Première Guerre mondiale.
La baronne dadaïste
Loin de rester dans l’ombre, Elsa Freytag-Loringhoven travaille comme mannequin, écrit des poèmes et conçoit des costumes excentriques qu’elle porte dans la rue, comme un soutien-gorge fait de boîtes de conserve, un seau à charbon pour chapeau, des objets trouvés décorant ses robes, ou encore des timbres collés aux joues. Elle devient l’attraction de Greenwich Village et attire rapidement l’attention des dadaïstes de New York. On la surnomme la « baronne dadaïste » et le New York Times publie un article à son sujet dans lequel elle déclare : « Mon mode d'expression c’est de me rebeller contre tout ce qui est conventionnel. »

« J’aime la façon dont on a fait la découverte qu'elle a été, inconsciemment, une dadaïste », a écrit le poète Hart Crane à son sujet dans le New York Dada. Pendant une brève période, Elsa von Freytag Loringhoven vit dans la même maison que l'artiste Marcel Duchamp qui, bien que rejetant ses avances, aimait parler d’art avec elle. Son célèbre urinoir, Fountain, lui aurait d’ailleurs été envoyé directement par la baronne en guise d’œuvre d’art et sous le nom de R. Mutt. Bien que Duchamp ait toujours maintenu qu’il avait lui-même acheté l’urinoir dans le magasin J. L. Mott, à New-York, il a été prouvé que ce modèle spécifique n’y était pas vendu.
Dans une lettre à sa sœur Suzanne Duchamp, il raconte : « Une de mes amies sous un pseudonyme masculin, Richard Mutt, avait envoyé une pissotière en porcelaine comme sculpture. Ce n’était pas du tout indécent, aucune raison pour la refuser. Le comité a décidé de refuser d’exposer cette chose ».

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Elsa continue à publier des poèmes, dont certains sont si choquants qu'ils sont censurés. Les écrits paraissent le plus souvent dans le New York Dada, publié par Duchamp et Man Ray. Le trio tourne également le film Elsa, Baronne von Freytag-Loringhoven rasant ses poils pubiens, considéré comme offensant et qui sera largement rejeté.
En 1923, la Baronne retourne à Berlin et cumule les petits boulots en comptant sur le soutien de ses amis, dont l'écrivain Djuna Barnes et la mécène Peggy Guggenheim.
Elle passe les deux dernières années de sa tumultueuse vie à Paris, où elle gère une école de mannequins nus avec relativement peu de succès. Le 15 décembre 1927, la vie de la « baronne dadaïste » s’achève, alors qu’elle est intoxiquée dans son appartement suite à une fuite de gaz.




