Rencontre avec Mario Trevisan, collectionneur et passionné de photographie

Une collection privée de photographies sera dispersée chez Finarte le 18 avril. Le propriétaire de ce sublime ensemble n’est autre que Mario Trevisan, l’un des collectionneurs les plus importants d’Italie, qui en vue de l’évènement, a pris le temps de nous rencontrer et d’échanger quelques mots sur sa passion.  

Rencontre avec Mario Trevisan, collectionneur et passionné de photographie

La vente dédiée à l’art de la photographie du 18 avril prochain sera présentée par Finarte. Mario Giacomelli, Manuel Alvarez Bravo, Matthew Barney, Adam Fuss, Mimmo Jodice et Bert Stern ne sont que quelques-uns des nombreux artistes qui ont rejoint le catalogue.  

Trevisan est l’un des collectionneurs de photographies les plus connus en Italie. Une passion coup de foudre survenue après quelques années d’affection pour l’art moderne et contemporain… et les mathématiques. En effet, Trevisan exerçait en tant que mathématicien, lorsqu’un volume sur l'économie de l'art, trouvé lors d'une collaboration à l'Université Cà Foscari de Venise, l'a poussé vers une autre voie.

Trevisan commence à collectionner la photographie au début des années 1990, après s’être séparé de sa collection d'art de l’époque, amassée alors qu'il travaillait dans une maison de ventes. Trevisan s’est toujours laissé guidé « par les yeux, par le cœur et par la tête » (pour reprendre une expression d'Henri Cartier-Bresson), et affirme se séparer d'une partie de sa collection sans aucun regret, mais plutôt avec l’enthousiasme de « découvrir de nouvelles choses ».

Erwin Blumenfeld, Sand titre, N.Y.C., 1945, impression gélatine au sel d'argent sur carton, image © Finarte
Erwin Blumenfeld, Sand titre, N.Y.C., 1945, impression gélatine au sel d'argent sur carton, image © Finarte

« Présenter les œuvres photographiques d'une collection privée est toujours une opération complexe, car il ne s'agit pas seulement de proposer des images d'une certaine valeur qui ont déjà été examinées et choisies par un collectionneur compétent. Il faut également se demander pourquoi elles ont été acquises, comment elles ont été harmonisées avec celles déjà acquises, en quoi leur charme diffère de celui des autres, quel futur les attend une fois qu’elles seront remises sur le marché et changeront de propriétaire, et seront associées avec d’autres œuvres ».

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Nous avons interviewé Mario Trevisan, qui nous a non seulement ouvert les portes de sa sphère privée, de sa collection et des œuvres mises en vente chez Finarte, mais qui a également fourni de précieux conseils à ceux qui souhaitent s’aventurer dans la collection photographique.

Vous avez commencé en tant que mathématicien, avant de passer à l’économie de l’art, puis à l’art moderne et contemporain, pour ensuite vous lancer dans ce qui est devenu votre plus grande passion : la photographie. Pouvez-vous nous parler de ce voyage ?

M.T : Après avoir obtenu mon diplôme de mathématiques, j'ai collaboré pendant deux ans au cours d'analyse mathématiques de la faculté d'économie et de commerce de la Cà Foscari à Venise. Au début des années 1980, je suis tombé sur un livre d'économie de l'art et, intrigué par ce secteur, j'ai écrit pour Finarte un livre de 500 pages sur le marché de l'art contemporain de ces 20 dernières années, et m’appuyant sur les résultats des ventes aux enchères. Suite à cette publication, j’ai été appelé par la maison de ventes Semenzato, pour prendre la direction du département d’art moderne et contemporain. En attendant, j'ai commencé à acquérir des œuvres d'art. Passionné de photographie depuis toujours, j’ai vendu des tableaux pour acheter des photographies et petit à petit, je me suis consacré entièrement à ce secteur. J'ai acheté les œuvres les plus importantes entre les années 1990 et 2000.

Jindrich Styrsky, Sans titre, 1935, impression gélatine aux sels d'argent, image © Finarte
Jindrich Styrsky, Sans titre, 1935, impression gélatine aux sels d'argent, image © Finarte

Quelle est la principale différence entre collectionner de l'art et collectionner de la photographie ?

La différence fondamentale est économique. Une collection d’art ayant la même qualité que ma collection photographique ne serait pas envisageable avec des moyens financiers similaires. Les grands photographes peuvent être achetés à des prix « abordables », et sont toujours disponibles. Un de Chirico de 1911 par exemple, est rare et extrêmement coûteux. Une œuvre d’importance égale en photographie peut se trouver plus facilement, et reste « accessible ». En photographie, on parle de milliers et non de millions. Un autre facteur est celui des faux : dans l’art, c’est un gros problème. En photographie, c’est un peu différent, le papier photographique est daté, ce qui permet d’identifier l’année d’impression assez aisément. 

Raoul Ubac, Object par Camille Bryen, 1935-1936, épreuve à la gélatine argentique d'époque appliquée sur du carton, image © Finarte
Raoul Ubac, Object par Camille Bryen, 1935-1936, épreuve à la gélatine argentique d'époque appliquée sur du carton, image © Finarte

Y a-t-il des photographes représentés dans votre collection auxquels vous êtes particulièrement attaché ?

Bien sûr. Je possède des œuvres dont je ne me séparerai jamais, même pour des offres supérieures à leur valeur ; comme par exemple la photo de Strache à Berlin, prise après le bombardement, ou celle de Gordon Parks « American Gothic ». Je me focalise avant tout sur ceux qui sont légèrement en dehors des tendances et difficiles à trouver. D'autres (Arbus, Mapplethorpe) sont toujours à la portée des collectionneurs. Je suis du genre à vendre une photo si j'en trouve une autre du même auteur qui m'intéresse davantage, et qui correspond mieux à ma collection et mes goûts. Je ne me penche pas nécessairement vers la plus célèbre, en effet ! Aujourd'hui par exemple, je recherche un Kertész qui ne fait pas partie des 20 plus connus.

Andrè Kertèsz, Dunaharaszti Natation, 1919, Impression gélatine aux sels d'argent, image © Finarte
Andrè Kertèsz, Dunaharaszti Natation, 1919, Impression gélatine aux sels d'argent, image © Finarte

Où préférez-vous acheter vos œuvres ? Dans une galerie, aux enchères, en ligne, directement auprès de l'artiste… ?

Si je peux par l'artiste, pour ceux que je connais, sinon aux enchères. J’achète également en ligne, mais toujours aux enchères ou chez des galeries importantes.

Achetez-vous plus avec instinct ou avez-vous tendance à faire des choix réfléchis, peut-être davantage liés à l'idée d'investissement ?

Mes choix sont certainement pondérés, mais loin de l’idée d’investissement. Aujourd'hui, les galeries promettent de bons investissements : c'est la gangrène du marché actuel. Quelqu'un a dit « ne regarde pas l'art avec tes oreilles », moi je dis « ne suis pas les conseils des autres, choisis pour toi ». Si vous choisissez bien, c'est déjà un investissement. Dans le livre que j'ai écrit, que j'ai mentionné plus tôt, j'ai démontré que certaines peintures qui venaient d'être achetées et vendues à un prix élevé ne constituaient pas nécessairement un investissement sur le long-terme, à cause de l'inflation.

Mimmo Jodice, Sculptures. Musée National De Naples, 1986, épreuve à la gélatine ancienne avec sels d'argent, image © Finarte
Mimmo Jodice, Sculptures. Musée National De Naples, 1986, épreuve à la gélatine ancienne avec sels d'argent, image © Finarte

Un petit conseil pour les débutants : quelles caractéristiques techniques doit-on vérifier si l’on décide d’acheter une photo ?

Pour moi, il est fondamental de commencer par la lecture d’un livre sur l’histoire de la photographie. C’est un univers composé de personnes bien mieux préparées que dans le monde de l'art contemporain. L’état de conservation est un autre élément à prendre en compte. Il faut toujours vérifier si la carte correspond à la date déclarée.

Au-delà de la technicité, que recommandez-vous aux jeunes collectionneurs passionnés par le monde de la photographie ?

Lire, et ne pas être aveuglé par les grandes promesses d'artistes contemporains qui n'ont pas forcément un retour d'expérience suffisant sur le marché. Il existe d'excellents classiques à des prix abordables : je pense qu'ils sont préférables aux œuvres de jeunes inconnus.

Que pouvez-vous nous dire sur les œuvres qui seront mises aux enchères chez Finarte ?

Elles font partie de la collection exposée au Mart de Rovereto en 2012, et pour une raison ou pour une autre, j’ai le sentiment qu’elles m’appartiennent un peu moins. Elles revêtent une certaine importance dans l'histoire de la photographie, mais n'étant ni un musée ni une archive, je les mets aux enchères, afin de conserver celles qui à mon sens, m'appartiennent le plus.

Matthew Barney, Cremaster 2: The Royal Cell of Baby Fay, 1998, impression C dans un cadre en acrylique, image © Finarte
Matthew Barney, Cremaster 2: The Royal Cell of Baby Fay, 1998, impression C dans un cadre en acrylique, image © Finarte

 Quels sont les points forts du catalogue de Finarte ?

Une belle œuvre de Matthew Barney de la série Cremaster 2, une impression fascinante d'Adam Fuss, l'un des rares Giacomelli en grand format (70x100), et d'autres lots à la portée internationale assez difficiles à trouver sur le marché italien.

Qu'est-ce que cela signifie pour un collectionneur passionné comme vous, de se séparer de sa collection ?

Puisque je ne le fais pas par nécessité, mais parce que je veux me renouveler et que j'ai évolué, ce n'est pas un traumatisme. J'ai assimilé de nombreuses photos, et maintenant je veux aussi du nouveau, sans entrer dans l'ultra contemporain.

Rendez-vous le 18 avril chez Finarte, Via Paolo Sarpi 6, pour une vente divisée en deux parties, à 17h00 et à 19h00. 

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