Les trois Derain ne seront pas restitués aux héritiers de René Gimpel

La justice française a refusé de restituer les trois tableaux d’André Derain aux héritiers du marchand d’art juif René Gimpel, spolié pendant la guerre. 

Claire Gimpel-Touchard, petite-fille du marchand d'art, image © LP/Céline Carez
Claire Gimpel-Touchard, petite-fille du marchand d'art, image © LP/Céline Carez

Le tribunal de grande instance de Paris avait accueilli, le 25 juin dernier, le procès des héritiers Gimpel, qui demandaient la restitution de trois toiles du peintre fauviste André Derain ayant appartenu à leur grand-père. Elles sont actuellement conservées au Musée d'Art moderne de Troyes et au musée Cantini de Marseille. La délibération, rendue par le tribunal le 29 août, a débouté la demande de la famille Gimpel, pour cause « d’incertitudes persistantes quant à l’identification des œuvres ». 

Les trois œuvres en question, Paysage à Cassis, La Chapelle-Sous-Crecy et Pinède, Cassis, ont été réalisées par Derain entre 1907 et 1910, et acquises par Gimpel en 1921. Marchand d’art et collectionneur notoire, Gimpel était propriétaire de plusieurs galeries d’art à Paris, Londres et New York. Les archives photographiques de la famille montrent les murs de son hôtel particulier recouverts d’œuvres d’art, notamment de Monet et Derain. 

Les héritiers s’accordent à dire que Gimpel a été contraint de céder ses toiles à l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale. Alors que le régime de Vichy instaure des lois antisémites, Gimpel met sa famille en sécurité dans le sud du pays, et face à l’interdiction de rentrer chez lui, ne peut s’approcher de sa galerie parisienne, tandis que ses biens et toutes ses œuvres d’art sont bloqués. 

André Derain, Pinède, Cassis, 1907, conservé au musée Cantini à Marseille, image © ADAGP : Paris and DACS : London 2019
André Derain, Pinède, Cassis, 1907, conservé au musée Cantini à Marseille, image © ADAGP : Paris and DACS : London 2019

Après avoir fermé sa galerie parisienne en 1939, Gimpel fuit pour rejoindre la résistance, en juillet 1940. Il tente de faire circuler et d’écouler ses œuvres d’art grâce à des proches non-juifs, essaie d’en vendre certaines par des tiers. « René Gimpel a probablement fait ce qu’il a pu pour les faire vendre et pour survivre », avait plaidé l’avocate de la famille, Me Corinne Hershkovitch. La famille du marchand se fonde sur une ordonnance d’avril 1945 sur la nullité des actes de spoliation.

Les musées qui possèdent aujourd'hui les toiles les ont néanmoins achetées en toute légalité, et l’état considère que les preuves d’une vente forcée restent insuffisantes. « Le destin de René Gimpel est vraiment malheureux mais le dossier présenté par l’avocate de ses descendants comporte de nombreuses contradictions », a déclaré Béatrice Cohen, l’avocate du musée d’art moderne de Troyes, qui détient actuellement Paysage à Cassis et La Chapelle-Sous-Crecy. « Il n’y a aucun doute sur le fait que René Gimpel a possédé des Derain achetés en 1921 à Drouot, mais lorsque la famille essaie de retracer le cheminement des œuvres jusqu’à la guerre pour démontrer la spoliation, les numéros d’inventaire de peintures changent, leurs noms changent et leurs dimensions sont différentes ». 

La galerie Gimpel Gallery à Trouville-sur-Mer, Calvados, vers 1900, image © Archives Gimpel / Archives of American Art / Smithsonian Institution
La galerie Gimpel Gallery à Trouville-sur-Mer, Calvados, vers 1900, image © Archives Gimpel / Archives of American Art / Smithsonian Institution

Le tribunal s’est appuyé sur ces faits pour débouter les héritiers, qui ont pourtant affirmé que les noms des œuvres ont été changés pour faciliter leur vente, que les toiles ont été rentoilées au fil du temps, et ont par conséquent changé de dimensions.  

« La cour a été trop prudente, timide », a déploré la petite-fille du marchand, Claire Gimpel-Touchard. La famille va néanmoins faire appel et apporter plus de précisions, afin d’honorer la mémoire de René Gimpel et des familles qui ont fait face aux mêmes tourments. L’avocate Corinne Hershkovitch, quant à elle, ne baisse pas les bras : « Il y a vingt ans, j’ai perdu en première instance dans une affaire de spoliation puis gagné en appel ». 

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