Avant tout, des précisions s’imposent. Comme Monsieur de la Palisse aurait pu le dire, un manuscrit est un texte écrit à la main ! Cependant, s’il n’a pas été entièrement rédigé par son signataire, il n’est pas vraiment un autographe. C’est déjà là un premier critère de valeur. Prenons l'exemple de Napoléon, qui dictait beaucoup de ses lettres manuscrites à ses secrétaires, et y apposait sa signature, le seul élément autographe du document. Celles qui ont été rédigées de sa main sont en revanche des manuscrits entièrement autographes. Il se peut aussi qu'un document ait été entièrement tapé à la machine à écrire, mais qu'il comporte des annotations manuscrites, comme c'était souvent le cas chez Hemingway ou Simenon. Outre le nombre de lignes rédigées à la main par un personnage historique, il existe d'autres critères de valeur.
Tout comme l’auteur, le contenu même du document revêt son importance : une commande de limonades n’a pas la même importance qu’une déclaration d’amour ou de guerre. La date et les circonstances dans lesquelles la lettre a été rédigée sont également à prendre en compte. Ainsi, une lettre écrite par un savant suite à une grande découverte scientifique aura une valeur particulière. Enfin, et comme souvent dans les collections, la rareté du document est fondamentale.
Tous les génies ne sont pas universels
Le genre est un autre facteur qui participe à la détermination du prix. D'une manière générale, les genres dit « nobles » (beaux-arts, sciences, littérature, musique classique, politique…) sont largement plus cotés que le cinéma, le sport ou la chanson, pour leur côté plus éphémère. Certains ignorent aujourd'hui qui étaient Lino Ventura ou Yul Brynner !
Le destinataire du document est tout aussi important. Churchill écrivant à de Gaulle, ce n’est pas la même chose que Churchill adressant une missive à son tailleur. On retiendra également l’état de conservation du manuscrit, avec une tolérance relative au regard de l’ancienneté. Vient ensuite s'ajouter la dimension nationale, voire régionale. Tous les génies ne sont pas universels et l’on ne peut faire abstraction de la compréhension de leur langue respective.

Comme dans beaucoup de secteurs, il existe des faux, mais il existe des armes efficaces pour les débusquer. Les critères d’une expertise sont multiples : le type et l’ancienneté du papier, le traitement qu’a pu subir le papier, l’ancienneté et la qualité de l’encre, la graphie même de l’écriture, et enfin le contenu du texte qui doit correspondre aux connaissances des historiens et collectionneurs. Plus l’objet convoité aura de la valeur, plus il sera examiné sur le plan scientifique et sur le plan historique. Cependant, en matière d’autographes, il n’est nullement nécessaire de débourser de grosses sommes d’argent pour se faire plaisir, pour posséder un témoin du vécu d’un héros de notre enfance, d’un personnage historique que l'on admire…
Entretien avec Frédéric Castaing
Fuir comme la peste les promesses hasardeuses de plus-values.
Frédéric Castaing est un expert et négociant en autographe, président de la CNE - la très réputée Compagnie Nationale des Experts, il a également été choisi pour présider le comité d’expertise de la biennale des antiquaires (Biennale Paris).
Quels sont les premiers critères de valeur d’un manuscrit ?
Les critères pour juger de la valeur d’un autographe sont, évidemment et avant tout, la notoriété du personnage et la rareté de ses écrits. À cet égard, je citerai des personnalités comme Rimbaud, Kafka, Corneille ou Melville. Viennent ensuite le contenu, la date et le lieu.
De tout temps, on a évoqué de faux manuscrits : qu’en reste-t-il aujourd’hui ?
Il existe assez peu de faux dans le domaine de l’autographe. Il faut le bon papier, l’encre de l’époque, l’écriture même du personnage, la cohérence du texte... En somme, toute une série d’obstacles susceptibles de rebuter les faussaires. Cela dit, beaucoup de facsimilés en circulation peuvent tromper l’amateur. Le défaut d’attribution est aussi fréquent, mais là encore, un professionnel pourra éclairer l’amateur.

Quels conseils donneriez-vous à l'amateur ?
Fuir comme la peste les promesses hasardeuses de plus-values, se fier à sa propre sensibilité et faire appel à un professionnel compétent. Chacun d’entre nous a son propre panthéon. J’entends par là tous ces personnages qui nous ont aidés à nous construire émotionnellement ou intellectuellement , à travers l’école, la famille, le lycée ; tels Hugo, Henri IV, Baudelaire, ou Camus. L’autographe, la plus formidable machine à remonter le temps, est le moyen d’avoir un contact direct, presque charnel avec eux. Il est aussi, bien sûr, la possibilité d’une prise directe sur la mémoire collective, l’histoire.
Entretien avec Jean-Emmanuel Raux
Le marché se situe de plus en plus sur Internet.
Jean-Emmanuel Raux est un libraire d’ancien spécialisé dans les autographes et installé à Paris. Il est également expert pour de nombreuses maisons de ventes telles que Tessier-Sarrou, Oger-Blanchet, Enchères Pays de la Loire (Angers)…
Quelle est la place d’Internet dans le monde des autographes ?
Le marché se situe de plus en plus sur Internet. Beaucoup de gens achètent aux enchères, puis revendent sur eBay ou un autre site marchand.
Sur quoi porte la demande actuelle en France ?
L’histoire, les musiciens et quelques écrivains comme Verlaine, Camus, Hugo…
Que pensez-vous des autographes venant du cinéma et de la chanson ?
J’évite le cinéma ; on y rencontre trop de faux. En se procurant l’encre adéquate, les photos d’époque et en imitant la signature, certains se débrouillent bien… On peut trouver d’authentiques photos dédicacées de Brigitte Bardot ou d’Alain Delon à 80 euros (ce dernier en a signé beaucoup). Par contre, si vous dénichez une de leurs lettres d’amour, il n’y a pas de limite de prix… De même, une photo signée de Brassens part à 80 euros, mais un manuscrit du chanteur atteint facilement 10 000 euros. C’est le contenu même du texte qui fait la différence.
Les faux existent donc ?
Oui, les faux existent. Il ne faut pas le nier. Sans parler des fac-similés…
Que faut-il acheter ?
Il faut acheter ce qui est rare et qui le restera. Ce n’est pas toujours une question de prix, mais de trouver des documents recherchés, comme ceux de Rimbaud, qui demeurent très rares. Il existe aussi des manuscrits que tout le monde cherche comme ceux de Corneille, Ronsard, Christophe Colomb, Molière… Une signature de Molière, c’est déjà 100 000 euros. Alors, imaginez un manuscrit entièrement de sa main… On parlerait certainement en millions.
Article rédigé par Aladin Antiquités, le magazine des chineurs et des collectionneurs depuis 1987.




