« Ce qui m’attire dans les foënes, c’est leur incroyable diversité », nous confie le collectionneur, « il en existe tellement de différentes que face à elles, on ne sait pas toujours ce dont il s’agit ». Cet objet, destiné à la pêche en barque ou à pied, témoigne de l’imagination de l’esprit humain. Comme souvent dans l’univers de la collection, c’est un peu par hasard que Thierry Chailloux a mordu à l’hameçon… « C’était, il y a quarante ans. Je me baladais sur une brocante et un gars vendait des outils anciens. J’en ai acheté deux. C’était des foënes. »
Aujourd’hui, Thierry Chailloux peut être considéré comme le plus grand collectionneur de France dans la catégorie, et peut-être même d’Europe ! Il a amassé des pièces allant du XVe siècle au début du XXe siècle. Il estime avoir dépensé environ 300 000 euros pour monter sa collection, en incluant les frais de transport. Ce passionné a élargi sa zone de pêche jusqu’en Angleterre et en Allemagne, voire plus loin. Il parcourt les salles de ventes, écume les petites annonces, décortique les sites Internet et visite les brocantes. En prenant en compte ses recherches documentaires, il pense avoir consacré aux foënes « trois heures par jour durant ces six ou sept dernières années ».

Un lourd passé de collectionneur
Thierry Chailloux avait par ailleurs de solides antécédents. « J’ai toujours été un gros collectionneur d’arts et traditions populaires. J’ai vendu une partie de mes collections aux enchères, chez Drouot. Je me suis intéressé aux pyrogènes (j’en ai eu près de 600), mais aussi aux arts précolombiens, africains et à une multitude d’objets de curiosité. Ce qui m’attire, c’est surtout ce qui sort de l’ordinaire. J’aime énormément la vieille pierre, le vieux bois, le vieux fer. J’aime les patines des matériaux. »
Cela dit, tout n’est pas bon à pêcher pour le chineur de foënes. En excluant les exemplaires déjà acquis, il faut que le modèle plaise, et que la pièce présente une certaine qualité par ses formes, sa patine, ou son originalité. « J’en trouve de moins en moins en brocante », avoue-t-il. D’ailleurs, « à la dernière Grande Braderie de Lille, je n’en ai pas découvert une seule ».
Il ajoute quand même : « Cependant, avec l’internationalisation du marché provoqué par Internet, j’arrive encore à en dénicher. C’est plus simple de se bâtir une collection de nos jours, grâce à la technologie ». D’ailleurs, pour ce type d’objets, il semblerait que la commande sur Internet donne plutôt de bons résultats… « Moins d’une foëne sur cent m’a déçu lors de l’ouverture du colis. À chaque réception c’est toujours une joie et une surprise. » Thierry Chailloux n’a que très peu de doublons.
« Une collection vous éloigne des soucis »
La collection de foënes rappelle une pratique vieille de plusieurs milliers d’années, et une tradition populaire quasiment universelle qui s’étend de l’Atlantique au marais poitevin (les anguilles vont se reproduire dans la mer des Sargasses, près de Cuba). Ce style de pêche était souvent pratiqué par les malfrats et les braconniers, ou par le quidam pour son usage personnel, car la pratique impliquait de détériorer quelque peu le poisson lors de sa capture. On distinguera donc la foëne qui pique (pour les poissons plats) et celle qui pince (pour les anguilles). « Ce côté enquête historique et recherche documentaire lié au développement d’une collection me plaît beaucoup », poursuit Thierry Chailloux.

Bien que Chailloux pense que les collectionneurs comme lui « ont un grain », les choses sont plus complexes qu’il n’y paraît… « C’est tellement prenant une collection ! Elle vous éloigne des soucis et des obligations du quotidien. On rentre dans une collection. C’est une évasion, mais qui peut devenir une sorte de maladie. » Et madame, qu’en dit-elle ? « Ma femme aime ce que je fais. Elle me soutient et même me pousse.
Et maintenant, que faire ?
Même les plus belles choses ont une fin. « Un commissaire-priseur m’a dit un jour qu’il n’existe pas d’acheteurs pour une telle collection ; je le sais ». Alors, le passionné s’est pris à rêver qu’il pouvait trouver un bâtiment pour créer un musée, un musée de la pêche. « J’aimerais bien que cela soit dans le marais poitevin », confesse-t-il. En effet, c’est là que la pêche des anguilles à la foëne se pratiquait beaucoup, avant qu’elle ne soit officiellement interdite, pour assurer la survie de l’espèce. Quand une collection se termine - et les collections se terminent toujours - deux voies s’offrent à leur propriétaire : le musée ou la vente aux enchères. L’une conserve, l’autre transmet à d’autres collectionneurs. Deux solutions ont du bon, comme toute collection.
Article rédigé par Aladin Antiquités, le magazine des chineurs, collectionneurs, amateurs d'art et du patrimoine depuis 1987 !
Image d'en-tête : © John Sekutowski via Unsplash




