« Paysanne la semaine, princesse le dimanche » : cette expression résume parfaitement le rôle essentiel tenu par le bijou régional du XVIIe jusqu’à la fin du XIXe siècle. La vie quotidienne des femmes en milieu rural était terriblement pénible, partagée entre la domesticité et les travaux des champs. Le dimanche, réservé à la célébration et à la fête, est le jour tant attendu pour se parer et être la plus belle possible. C'est à cette période qu'émergent des codes d’ornement précis dans plusieurs régions françaises. Au même titre que le costume ou la coiffe, le bijou permet de se singulariser, de défendre non seulement sa personnalité, mais aussi ses caractéristiques régionales traditionnelles : autant de singularités qui aujourd’hui, permettent de parler de bijou régional.
Plus le vêtement est riche, plus le bijou est simple et sans fantaisie.

Dans les régions agricoles les plus aisées, les femmes fabriquent et commercialisent du fromage pour économiser sur plusieurs mois et pour s'offrir de nouveaux bijoux lors du passage de la carriole du colporteur. Dans chaque village, sa visite est un événement. C’est dans sa carriole qu’arrivent toutes les nouveautés à la mode. On orne ses habits de dentelle ouvragée pour compenser l’absence de bijoux. « Plus le vêtement est riche, plus le bijou est simple et sans fantaisie », affirme le collectionneur australien Marc Faygen. « Il s’agit souvent d’une simple croix sans recherche ornementale… »
Bagues de pucelage et bijoux de matelots
D’un endroit à l’autre, les formes et les ornementations des bijoux varient considérablement. « Suivant les régions, on n’achète pas les mêmes pièces », commente Faygen. « À la foire de Beaucaire, Dauphinois et Briançonnais acquièrent des “bagues de pucelage en or”, c’est-à-dire les bagues de promesse ou de fiançailles, fabriquées dans le village de Caux près de Béziers. À Calais et Boulogne, les bijoux de matelots permettent aux pêcheurs de signifier l’appartenance à leur ville et leur quartier. Les breloques porte-bonheur témoignent dans leur étonnante diversité des croyances rurales… »

Les matériaux utilisés sont variés et dépendent principalement de la fortune ou de la créativité de l’artisan. Pour les plus riches, l'or, tandis que l’argent, le verre, le laiton doré et même les matières organiques comme le crin, le corail, et les cheveux sont plus courants. Toutefois, jusqu’au début du XIXe siècle, la plupart des Français n’a pas les moyens de s'offrir des bijoux faits d'or. Les moins fortunés se contentent de quelques bagues en argent ou en laiton et ajoutent des accessoires vestimentaires (des enseignes, dans le jargon consacré) en plomb ou en étain. Au cours des années complexes qui ont suivi la révolution de 1789, détenir des pièces d’or est même parfois puni de mort. Il faudra attendre la Restauration, entre 1815 et 1830, pour que certaines régions et villes comme Paris, la Normandie, l’Alsace ou la Provence, voient leur prospérité grandir et que les femmes puissent enfin prétendre à se parer de bijoux en or.
Les foires… des trésors à la portée de tous
L'industrialisation du milieu du XIXe siècle propulsent Paris et Lyon au rang d’importants centres de production industrielle de bijoux. Croix estampées, broches et bagues peuvent ainsi être produites à moindre coût. Grâce aux colporteurs, qui les achètent en gros et les revendent dans les régions les plus reculées du pays, les pièces sont distribuées assez largement. Sur les foires et pardons, on en trouve une multitude. « Ces foires », souligne Marc Faygen, « c’était l’endroit où le monde venait à vous, où toutes les nouveautés les plus incroyables étaient présentées : on s’y pressait par milliers et les bijoux y circulaient constamment ». C'était le moment le plus attendu de tous.

Normandie, Auvergne et Dauphiné sont très industrieuses. Les modèles sont brassés grâce à la production de masse et la commercialisation. La croix Jeannette, l'une des plus courantes, est portée aussi bien en Savoie qu'en Bretagne, avant de se répandre en Alsace où l’on aura coutume de l’émailler. Toutefois, malgré cette uniformisation balbutiante, voyager est aussi onéreux qu'interminable et chaque région conserve ses spécificités ornementales. Dans les années 1840 vient le développement du chemin de fer et avec lui, le déclin des particularismes locaux. Au début du XXe siècle, bijoux et costumes vont inévitablement s'effacer pour faire place à une certaine standardisation des vêtements et des accessoires. Aujourd’hui, s’il n’est plus qu’un souvenir, le bijou régional garde sa charge émotionnelle et transmet une valeur mémorielle unique. Une bonne raison pour s'assurer que son éclat continue de briller encore longtemps !
Article rédigé parAladin Antiquités, le magazine des chineurs, collectionneurs, amateurs d’art et du patrimoine depuis 1987 !




