Si un vrai et grand musée dédié aux chaises avait un jour à exister dans ce bas monde, il ne fait aucun doute qu’Hans Wegner trônerait à la plus belle place. Designer incontournable de la scène scandinave, sa renommée a pourtant été lancée en Amérique : en 1959, deux des hommes les plus célèbres du monde, Richard Nixon et John F. Kennedy, utilisent « La Chaise » (The Chair), une création comfortable aux lignes futuristes, lors de leur débat présidentiel télévisé. Il n'en fallait pas plus pour que les ménages américains s'arrachent le modèle et s'intéressent à l'oeuvre du designer, le propulsant au rang des plus respectés du XXe siècle. Né en 1914 à Tonder, dans une petite ville du sud du Danemark, ce fils de cordonnier a fait son petit bonhomme de chemin pour révolutionner le monde de l’assise.

Une signature sans fioriture
Alors qu’il était encore tout jeune, Hans Wegner savait déjà ce qu’il voulait faire de sa vie. Passionné par les métiers du bois, il passa donc son adolescence à en percer les secrets, grâce à l’aide d’un artisan allemand qui l’aidait à fabriquer des objets. À l’âge de 20 ans, le jeune danois se décide à viser plus haut et part rejoindre la capitale, Copenhague, pour parfaire sa formation à l’école des Arts et Métiers.

En 1938, ses études ne sont pas terminées mais la coupe est pleine. L’architecte s’en va rejoindre la vie active et commence par faire ses valises. Direction la côte est du Danemark, à Århus, où Hans Wegner fait ses armes jusqu’en 1943 aux côtés d’Erik Møller et d’Arne Jacobsen, dont il devient leur assistant. Pour lui, cette première expérience se révélera fructueuse puisque les deux pères fondateurs du design danois vont lui donner la possibilité d’exprimer ses talents en participant à la conception de la nouvelle mairie de Århus. Et ce, en y intégrant des meubles de sa propre création, dont la signature rimait déjà avec sans fioriture…
Et l’assise trouva son maître
Dès lors, son approche minimaliste du mobilier ne va cesser de s’exporter et multiplier les regains d’intérêt jusqu’à nos jours, comme l’illustrent les nombreuses rééditions de ses plus belles œuvres et son succès actuel dans les ventes aux enchères et les intérieurs des plus grands collectionneurs d’art contemporain.

Pour y arriver, l’architecte, que l’on dit doté d’un coup de crayon d’une grande pureté, va tout lâcher en 1944 pour créer son propre bureau d’études. A cette époque, il sait déjà toute l’importance de s’entourer d’artisans d’exception, à l’image du maître ébéniste Johannes Hansen, avec qui il va produire certains de ses meubles les plus cultes. À commencer par la chaise 501, aussi appelée La Chaise (The Chair), qui a bâti sa notoriété dans les années 1950, au point de servir d’assises lors du début présidentiel télévisé qui opposa le vice-président Richard Nixon au sénateur John F. Kennedy.
Autre énorme succès signé durant les fifties par Hans Wegner, la Wishbone Chair (CH24), un modèle aux lignes ultra-épurées (quatre pieds, un siège et un accoudoir !), fonctionnel et surtout, adaptable à toutes les pièces de la maison. Un petit détail qui va lui apporter le succès. Et même, disons-le, l’immortalité, puisque sept décennies plus tard, la Wishbone Chair continue d’être produite et vendue en masse dans le monde entier par la société Carl Hansen & Søn dont le catalogue propose encore une vingtaine de création de l’artiste danois.

L’acmé du design nordique
Créateur euphorique et prolifique, Hans Wegner a conçu plus de 450 sièges et meubles différents durant sa vie. Des modèles plus novateurs les uns que les autres (la chaise Peacock, la Wing Chair, les fauteuils OX et Papa Bear, etc.), mais toujours respectueux d’une charte éthique alliant modernité, légèreté et simplicité. Devenu l’un des maîtres incontestés du design nordique et du style scandinave – avec Finn Juhl, Arne Jacobsen, Poul Henningsen et Børge Mogensen –, il érigeait également en principe, le recours systématique aux techniques rustiques et ancestrales de construction, que ce soit avec le contreplaqué, le métal, le cuir ou encore le bois, qui restait sa matière de cœur. Il était d’ailleurs de notoriété publique que dans chacun des meubles du créateur, même ce qui ne se voyait pas devait être le fruit d’un travail soigné, afin que celui-ci soit globalement le mieux pensé possible.

À la faveur d’une très longue carrière, le designer a été récompensé à de multiples reprises. Nommé membre honoraire de la Royal Danish Academy of Fine Arts, il a notamment été le premier créateur à se voir attribuer le prix Lunning et a reçu le 8e International Design Award – à Osaka –, ainsi que le grand prix de la Triennale de Milan et la médaille Eckersberg. Décédé en 2007 à l’âge de 92 ans, ses œuvres sont aujourd’hui présentées dans de grandes institutions muséales – comme le MoMA de New York et Die Neue Sammlung à Munich –, quand elles ne s’envolent pas à prix d’or aux enchères, comme ce fut le cas de son cabinet Crocodile en chêne, créé en 1949 et vendu à 101 000 euros en 2015 lors d’une vente chez Piasa, à Paris.
