Ainsi réglé dans son boîtier, mis au pli de la mécanique et rehaussé de métaux précieux et de diamants, le temps s’en va ensuite au poignet des grands de ce monde faire ce à quoi il est tenu, mais avec classe. En 1953, par exemple, la reine Elizabeth II d’Angleterre portait, le jour de son accession au trône, la montre-bracelet Jaeger-LeCoultre Calibre 101. Si elle avait porté une Futurematic, on eût alors parlé de la première montre sans couronne à son couronnement…
Le Sentier, village d’inspiration huguenote au cœur du Jura suisse, dans la vallée de Joux, serait paisible (et le tourisme, équitable) s’il n’était devenu industriel à la faveur du développement d’une manufacture pour le moins exceptionnelle, ne serait-ce que par son domaine de compétence : le temps. Un luxe que tout le monde ne peut s’offrir, mais qui se visite néanmoins. Au point que ceux qui en sont maîtres ont dû instaurer un système de covoiturage pour limiter la circulation et l’extension des parkings aux abords du Sentier.

L’histoire commence au XVIe siècle, avec l’exil en Suisse de Pierre LeCoultre, originaire de Seine-et-Marne, fuyant ainsi la France intolérante aux idées de l’Eglise réformée et au culte pratiqué par ses adeptes. S’il obtient en 1558 le statut d’habitant de Genève, c’est dans le canton de Vaud que la famille LeCoultre va finalement s’établir, le fils de Pierre construisant en 1612 une église sur le terrain acquis par son père dans la vallée de Joux, point de ralliement d’une petite communauté qui formera bientôt un village baptisé Le Sentier.
Si l’on ne sait précisément à quoi s’occupaient les LeCoultre au cours du XVIIe siècle, il y a tout lieu de penser que le temps fut très tôt une affaire de famille, concrétisée en 1833 par la création au Sentier d’un atelier d’horlogerie sous la direction d’Antoine, alors âgé de 30 ans et déjà inventeur de la machine à découper les pignons dans l’acier. A peine dix ans plus tard, le voilà qui invente le millionomètre, instrument de mesure le plus précis que le monde en voie d’industrialisation ait connu, et, trois ans après, un système mécanique qui permet désormais de se passer de clé pour remonter et régler sa montre…

Dans l’intervalle, les garde-temps LeCoultre ont acquis en Suisse et bien au-delà une réputation de qualité supérieure, laquelle vaudra au patron de l’atelier une médaille d’or pour l’ensemble de son œuvre de précision et de mécanisation à l’Exposition universelle de Londres en 1851. Antoine LeCoultre n’est pas seulement un artisan-horloger et un inventeur de génie, il est également un entrepreneur visionnaire : à l’époque où les divers corps de métier d’un même secteur d’activité sont encore éparpillés façon puzzle, il a l’idée de les regrouper sous le même toit, en l’occurrence celui de la manufacture LeCoultre & Cie, fondée en 1866 avec l’aide d’Elie, son fils âgé de 24 ans.
L’atelier familial devient « la Grande Maison de la vallée de Joux » qui, en 1870, emploie déjà 500 personnes, a créé plus de 350 calibres différents, dont plus d’un tiers avec fonction chronographe (enregistreur de temps) et lancé les premiers procédés de fabrication en partie automatisés pour les mouvements dits à complications, à savoir d’autres fonctions que l’affichage « basique » des heures et des minutes…

Au début du XXe siècle, l’horloger d’origine alsacienne Edmond Jaeger, installé depuis 1880 à Paris, où il a déjà créé les premiers chronomètres de bord pour la Marine et des mécanismes pour le bijoutier Cartier, lance un concours à l’intention des grandes marques horlogères suisses pour développer et produire des montres extra-plates. Présenté en 1907 et signé Jacques-David LeCoultre, petit-fils d’Antoine, le calibre LeCoultre 145 équipe la montre la plus fine du monde et inaugure une longue collaboration entre la manufacture helvétique, Jaeger et Cartier, sur la base de contrats d’exclusivité. Et ce, même si LeCoultre & Cie produit, parallèlement, jusque dans les années 1930, la plupart des ébauches de montres de la marque genevoise Patek Philippe.
Après la mort d’Edmond Jaeger en 1922, le rapprochement déjà bien engagé entre la maison parisienne et son homologue suisse s’intensifie et aboutit à la création de la marque Jaeger-LeCoultre en 1937, sous laquelle vont être commercialisés, la légendaire Reverso, conçue à l’origine pour résister aux chocs lors de parties de polo, et tous les modèles suivants : Futurematic, Powermatic, Memovox, Master, Gyrotourbillon… Aux Etats-Unis, plusieurs modèles continuent cependant d’être vendus sous la seule appellation LeCoultre jusqu’au milieu des années 1980, suscitant une certaine confusion chez les revendeurs et les collectionneurs américains.

La société du Sentier a été rachetée en 2000 par le groupe Richemont, basé à Genève et spécialisé dans l’industrie du luxe (Vacheron Constantin, Montblanc, Cartier…). Sous la direction de Daniel Riedo, la marque Jaeger-LeCoultre a célébré, en 2016, le 85e anniversaire de la Reverso par la création d’un nouveau modèle « respectueux de la légende », quoique désormais muni d’un calibre automatique.
Plus de 1 200 calibres différents, dont le 101 – le plus petit de sa catégorie à ce jour encore, avec une centaine de composants pour seulement un gramme et 3,4 mm d’épaisseur – et près de 400 brevets sont sortis de la manufacture familiale, concentré de savoir-faire traditionnels et de technologies dernier cri.
Lancée en 2009, l’Hybris Mechanica à Grande Sonnerie (carillon Westminster), avec ses quelque 1 300 composants et une cinquantaine de complications, est le bracelet-montre le plus cher de la marque, à plus de 1,25 million d’euros. Rien à voir, bien sûr, avec l’Hallucination de chez Graff Diamonds et ses 110 carats de diamants, pour une valeur de plus de 50 millions d’euros… Mais, au Sentier, on est sûr d’une chose : le temps est plus éternel que les diamants.
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