En 1864, plusieurs investisseurs de la ville de Chicago se réunissent autour de Benjamin W. Raymond, l’ancien maire de la ville. Ils décident d’implanter une firme d’horlogerie dans la bourgade voisine d’Elgin. L’idée de départ est simple : produire des montres de bonne qualité en quantité industrielle, afin de s’emparer du middle market. Dès le début, les fondateurs d’Elgin se posent ainsi en nouveaux conquérants du midwest américain.
Le concept répond alors à plusieurs problématiques. D’une part, la hausse du niveau de vie des Américains prend un tour significatif au lendemain de la guerre de Sécession (1861-1865). Le pays redécouvre la paix et entame une ère d’industrialisation prospère. D’autre part, le marché des montres ne suit pas cette évolution. Seuls des artisans locaux disséminés dans le pays produisent des pièces, toutes différentes et non standardisées. Il est souvent difficile pour le consommateur d’acheter ou de faire réparer une montre, notamment dans les régions désertiques des États-Unis.

L’usine Elgin, commencée en 1864, est terminée en 1866. Couvrant une surface de 142 000 m², elle sera pendant un siècle le plus grand complexe au monde dédié à l’horlogerie. La production des montres est assurée par d’anciens employés débauchés au sein de la Waltham Watch Company (le principal concurrent). À elle seule, la clock tower du site d’Elgin devient un repère symbolique pour des générations d’hommes et de familles. Celle-ci incarne également la puissance et l’exactitude propres à l’esprit de la marque. Une revendication qui transparaît aussi dans le logo symbolique de la société. Celui-ci prend pour emblème un Chronos ailé maître du Temps, muni d’une faucheuse et d’une montre moderne.
Rapidement, la stratégie d’Elgin s’avère payante. Le premier mouvement produit, de taille américaine 18 « full plate design », est marqué au nom du maire de Chicago (« B.W. Raymond »). Les montres de poche Elgin se vendent dans tout le pays. Celles-ci sont bientôt appelées « Railroad watches », en ce qu’elles sont représentatives de la classe bourgeoise américaine qui se déplace désormais en train de l’Est à l’Ouest. Les plus chers modèles comportent des pièces en or, mais cela concerne une minorité de la production (tout au plus 10%). L’objectif premier reste le commerce de masse.

En 1910, Elgin produit les premières montres au poignet, qui rencontrent instantanément le succès. De New York à Chicago, on frime dans les nouveaux clubs de jazz façon dandy en exhibant sa nouveauté au bras. La montre devient un objet de valorisation aux yeux de la bonne société. Elgin met au point des designs innovants et facilement reconnaissables qui assurent sa renommée. En 1932, la firme a déjà produit 32 millions de montres. De nouvelles usines ouvrent bientôt à Aurora (Illinois) et à Lincoln (Nebraska). Mais la guerre qui arrive cause à l’entreprise un mal dont elle ne se relèvera pas.

Pendant plusieurs années, Elgin soutient l’effort militaire et produit des altimètres, des chronomètres, des appareils de mesure pour l’armée américaine. Elle conçoit également un modèle de montre pour les soldats, l’iconique A-11. Effort louable, mais qui par un effet d’ironie tuera la société : les horlogers suisses, détachés du conflit par leur neutralité, profitent de l’occasion pour s’imposer sur le marché américain de la montre civile.
Dépassée par la modernisation, Elgin ne parvient pas à reprendre le dessus après la guerre. L’usine ferme ses portes en 1964, tout juste un siècle après son ouverture. Le site est démantelé dès 1966, et les dernières productions commercialisées en 1968. On estime qu’Elgin a fabriqué environ 60 millions de montres au total. Collectionner Elgin est aujourd’hui devenu un hobby assez populaire chez les amateurs. Étant donné la production massive de l’entreprise et la résistance des montres, on trouve encore des modèles assez facilement en bon état et à bas prix. Effet rétro assuré.

Pour les plus chers produits, on se laissera séduire par l’exotisme de la Lelong Lady Tiger (1 000 à 5 000 dollars sur le marché). Les gentlemen opteront plutôt pour les lignes distinguées de la Lord Elgin 626 ou de l’Elgin 19 Shockmaster (300 à 400 dollars). Ceux qui voudront gâter leur muse pourront aussi lui offrir une élégante Lady Elgin 23 (environ 1 000 dollars). Les flambeurs feront péter la tirelire pour les modèles les plus emblématiques comme l’Elgin A-11,la montre des GI américains. Les modèles les mieux conservés s’achètent sur le marché entre 1 000 et 5 000 dollars.
