Au revoir Enzo, tu t’en vas en géant.
« Au revoir Enzo, tu t’en vas en géant » : c'est ainsi que l'architecte Stefano Boeri a salué Enzo Mari, décédé le 19 octobre à l'âge de 88 ans, à l'hôpital San Raffaele de Milan. Sa disparition survient deux jours après l’inauguration d’une rétrospective de son œuvre à la Triennale de Milan, dont Hans Ulrich Obrist est le commissaire.
Né à Novara en 1932, Mari fréquente l'Académie des Beaux-Arts de Brera dans les années 1950, se forme aux arts et aux lettres et s'intéresse aux thèmes de la psychologie et de la perception visuelle. Après ses études, il aborde le monde du design avec la volonté de bousculer la culture de masse et en 1957, présente son premier projet à Danese, un fabricant de meubles milanais.

Enzo Mari a immédiatement changé quelque chose dans le monde du design : ses recherches personnelles sur la fonction des objets dans la vie quotidienne ont été le principal moteur de ses projets. Pour Mari, le design ne pouvait pas se limiter à la création d'objets « beaux » et devait s’articuler autour de la fonction. Son contemporain Alessandro Mendini a un jour dit de lui : « Mari n'est pas un designer, s'il ne créait pas d’objets, ça ne changerait rien pour moi. Mari est plutôt la conscience de chacun d'entre nous, il est la conscience des designers, c'est ça qui compte ».

Enzo Mari a également abordé l'art cinétique après sa rencontre avec Bruno Munari, qui a influencé bon nombre de ses œuvres, et en particulier 16 animaux. 16 poissons. À cette époque, il reprend la notion même de mouvement et l’applique à sa conception du design : l'utilisateur n'est pas un consommateur passif, mais en étant l’utilisateur d'un objet, en devient une partie active.
En 1963, Mari s’impose comme le leader du groupe « New Tendency » et organise une exposition à la Biennale de Zagreb en 1965. En 1967, il entame une collaboration de dix ans avec Cermiche Gabbianelli : son parcours philosophique l'amène à revoir complètement le concept de décoration murale, en élaborant une poétique des formes et des couleurs faite de signes élémentaires.

En 1972, il participe à l'exposition « Italie : le nouveau paysage domestique » au MoMA de New York, un événement majeur qui assied la réputation du design « Made in Italy » et propulse la carrière des designers italiens de l’époque à l’international. Pour l’occasion, Mari présente le vase Pago-Pago (édité par le fabricant Danese en 1969), un vase pouvant être utilisé à l’endroit ou à l’envers, changeant ainsi d’apparence et permettant une utilisation dans n'importe quel environnement. La carrière de Mari est caractérisée tant par ses créations atypiques (parmi lesquelles on retiendra la chaise Tonietta pour Zanotta, le plateau Putrella pour Danese, la chaise Delfina pour Rexite ou le portemanteau Togo pour Magis) que par son activité de théoricien et de critique.

En 1974, il provoque une révolution dans le domaine avec Proposta per un’autoprogettazione, un livre-manifeste du design anti-consumériste en mode Do-it-Yourself. Il y propose des plans de meubles fonctionnels et esthétiques à réaliser soi-même avec des matériaux simples.
Président de l'Association pour le design industriel (ADI) de 1976 à 1979, Mari entame une collaboration avec Zanotta dès 1981, qui lui vaudra son troisième Compasso d’Oro cinq ans plus tard (les deux premiers ayant été obtenus en 1967 et 1979). À la fin de sa carrière, Mari avait déjà remporté le prix Compasso d’Or à cinq reprises, la dernière fois en 2011.
En 1983, l'Université de Parme lui consacre une importante exposition monographique. Ses œuvres ont orné les murs des principaux musées d'art et de design du monde, du MoMa au Louvre en passant par la Galerie nationale d'art moderne et contemporain à Rome. En 2001, il publie Progetto e passione, un essai sur le monde du design et de l’artisanat.

J’ai passé ma vie à élaborer des projets, plus de deux mille à ce jour, mais je ne pense pas encore savoir ce qu'est le design. Je sais que je ne sais pas, comme l'a dit Socrate. Et je continue à vouloir savoir, à être passionné par la recherche sur la forme et les matériaux.
La rétrospective qui lui est consacrée au Palazzo dell'Arte à la Triennale de Milan documente plus de 60 ans de sa carrière. Inaugurée deux jours avant sa mort, l'exposition sera ouverte jusqu'au 18 avril 2021. Hans Ulrich Obrist, le commissaire de l'exposition, a écrit à son sujet : « Ce qui l'agaçait le plus, c'est que le monde du design visait le profit : il voulait se débarrasser de cette idée de profit, de marketing, d'industrie, de marques, voire de publicité. Car, selon Mari, le design n’est design que s’il transmet des connaissances. »


