Rocaille et rococo, la part de Watteau

Derrière une apparente frivolité, la mélancolie qui transparaît dans la peinture du Valenciennois Antoine Watteau fait de lui l’un des artistes les plus originaux de sa génération. Il a inspiré, après sa mort et la Révolution française, de nombreux écrivains, à commencer par les poètes Nerval, Baudelaire et Verlaine.

Rocaille et rococo, la part de Watteau

Précurseur du style baroque en France au début du XVIIIe siècle, Antoine Watteau est notamment connu pour ses fêtes galantes, un genre spécialement inventé pour lui par l’Académie royale de peinture et de sculpture lorsqu’il y présente, en 1717, Pèlerinage à l’île de Cythère, son œuvre – on disait alors morceau – de réception.

« Watteau, ce carnaval où bien des cœurs illustres / Comme des papillons, errent en flamboyant / Décors frais et légers éclairés par des lustres / Qui versent la folie à ce bal tournoyant. » Les écrivains et poètes romantiques, à l’image ici d’un Charles Baudelaire grand amateur de spleen, ont beaucoup fait pour la postérité d’Antoine Watteau, peintre précocement disparu, fût-ce au faîte de sa gloire, emporté par la tuberculose en 1721 ; il n’a alors que 37 ans.

Antoine Watteau, Le Pèlerinage à l'île de Cythère, 1717, image via Wikipedia
Antoine Watteau, Le Pèlerinage à l'île de Cythère, 1717, image via Wikipedia

Avant l’auteur des Fleurs du mal, Gérard de Nerval s’était déjà fendu d’un hommage, en intitulant le quatrième chapitre de l’une de ses nouvelles parue en 1853, Un voyage à Cythère: clin d’œil au « pèlerinage » que le peintre fit par deux fois sur cette île mythologique qui vu naître la déesse Aphrodite et, avec elle, sans doute, une certaine idée du romantisme…

Verlaine ira de son couplet pour l’éloge de Watteau, mais aussi Rilke, Paul Claudel et, plus récemment, Sollers, sensible par-dessus tout à ses Fêtes vénitiennes. C’est peu dire que ces grands noms de la littérature des XIXe et XXe siècles se sont reconnus dans la peinture du maître rococo en vogue sous la Régence, distinguant derrière la légèreté de ses fantaisies galantes, l’âme d’un grand poète qui savait dessiner et tout de la couleur.

Antoine Watteau, Le Plaisir pastoral, c. 1716, image via Wikipedia
Antoine Watteau, Le Plaisir pastoral, c. 1716, image via Wikipedia

Jean-Antoine Watteau naît à Valenciennes en 1684, deuxième des quatre fils d’un maître-couvreur porté sur la boisson et dont la main leste, aux heures de l’alcool mauvais, n’épargne pas ses enfants. D’où peut-être le repli sur soi de l’Antoine et sa santé fragile. Pour autant, sa famille encourage très tôt sa vocation artistique, et le voilà, à dix ans à peine passés, en apprentissage chez Jacques-Albert Gérin, un peintre renommé de la ville nordiste (tombée depuis peu dans le giron français), inspiré par les Flamands, plus ou moins primitifs.

Quand il s’installe à Paris, en 1702, les artistes d’origine flamande de Saint-Germain-des-Prés, comme Nicolas Vleughels ou Jean-Jacques Spoëde, vont prolonger son instruction picturale, qu’il met à profit, dans un souci purement alimentaire, auprès d’un « fabricant de peintures » du pont Notre-Dame, spécialisé dans les copies de scènes religieuses et autres tableaux de genre particulièrement recherchés par le public de la capitale.

Antoine Watteau, Acteurs de la Comédie-Française, 1711-1712, image via Wikipedia
Antoine Watteau, Acteurs de la Comédie-Française, 1711-1712, image via Wikipedia

Il s’y forge aussi le caractère, mais c’est avec le fantaisiste Claude Gillot que Watteau va le plus apprendre et acquérir son style, s’imprégnant des scènes de théâtre – la Commedia dell’arte aura une grande influence sur son œuvre –, galanteries mondaines et autres « spectacles » parisiens du début du XVIIIe siècle. Avec Gillot et surtout le graveur de renom Claude III Audran, il s’initie à l’art décoratif, participant à la décoration du château de la Muette et de plusieurs hôtels particuliers.

En 1709, il n’obtient que la deuxième place au concours de l’Académie royale et doit renoncer à son projet d’aller approfondir ses connaissances à Rome. Non sans avoir pris part à la querelle des Anciens et des Modernes en faveur des rubénistes et de la couleur sur la forme, il est admis comme membre de l’Académie trois ans plus tard, mais ne présentera son morceau de réception qu’en 1717. C’est le Pèlerinage à l’île de Cythère, caractéristique de son style rocaille et déjà touché par une sorte de grâce, par-delà les dessins préparatoires et les repentirs visibles dans la composition. Dès le début de la décennie, il s’est fait une clientèle avec des sujets militaires et désormais excelle à dépeindre, tout en élégance et délicatesse, les fêtes galantes et scènes champêtres, idéalisées à l’extrême, pour ne pas dire idylliques, où le teint frais et rosé des personnages, amoureux, bergères ou encore musiciens, s’harmonise avec le chatoiement des étoffes et les paysages nimbés du rayonnement d’un bonheur fragile.

Antoine Watteau, Soldats en marche, c. 1711, image via Wikipedia
Antoine Watteau, Soldats en marche, c. 1711, image via Wikipedia

Fragile, comme la santé de l’artiste, qui se rend à Londres entre 1718 et 1720, sans doute dans l’idée de consulter le Dr Richard Mead, spécialiste des maladies transmissibles. Il y rencontre d’autres artistes français qui réalisent des gravures inspirées de ses peintures, lesquelles auront plus tard une certaine influence sur le portraitiste et paysagiste Thomas Gainsborough. L’air de la capitale britannique n’arrange rien au mal qui affecte ses poumons et, de retour à Paris, Watteau, au sommet de sa gloire et de son commerce artistiques auprès des marchands et des collectionneurs, continue de décliner sur le plan sanitaire.

À la fin de l’année 1720, il réalise L’Enseigne de Gersaint, l’une de ses rares scènes de genre urbaines, pour son marchand et ami dont la boutique a déménagé depuis peu au pont Notre-Dame. Cette huile sur toile est considérée comme l’un de ses chefs-d’œuvre, en cela qu’en plus des traits caractéristiques du peintre, comme la finesse des détails ou la douceur vaporeuse des couleurs, elle préfigure un réalisme jusque-là atypique et s’inscrit avec plus d’un siècle d’avance dans la modernité de Courbet ou Manet.

Antoine Watteau, L’Enseigne de Gersaint, 1720, image via Wikipedia
Antoine Watteau, L’Enseigne de Gersaint, 1720, image via Wikipedia

Nicolas Watteau meurt le 18 juillet 1721 à Nogent-sur-Marne, où son ami l’abbé Haranger l’avait envoyé se mettre au vert chez l’intendant des Menus-Plaisirs du roi. Après sa mort, son œuvre populaire est imitée, voire copiée par de nombreux suiveurs, au point que, sur les quelque 200 tableaux qu’on lui attribue, moins d’une quarantaine sont tenus pour authentiques par certains historiens de l’art.

En 2008, La Surprise (1718), l’une de ses toiles authentiques qu’on croyait à jamais disparue, a refait surface chez un collectionneur britannique qui en ignorait l’auteur, et la valeur… Elle s’est vendue, le 8 juillet, chez Christie’s, à Londres, trois fois au-dessus de son estimation, soit 15 millions d’euros. Un record pour ce précurseur du baroque, qui, aux poètes et amateurs de romantisme, réserve peut-être d’autres surprises et moments de grâce.

Antoine Watteau, La Surprise, 1718, image via Wikipedia
Antoine Watteau, La Surprise, 1718, image via Wikipedia

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