Marina Gadonneix Sans titre (Classroom, Lynne Cohen), 2014 Marina Gadonneix
Sans titre (Classroom, Lynne Cohen), 2014

> Un monde imaginaire ?

La première impression qui ressort de l’observation des photographies de Marina Gadonneix est son attrait pour le minimalisme. Pas âme qui vive, des images monochromes, seuls quelques objets épars étayent celles-ci… plongeant ainsi les visiteurs dans une sorte de tourbillon du vide. Le constat pourrait s’arrêter là pour qui ne prendrait pas la peine de regarder plus en détails.

L’œuvre de cette jeune diplômée n’est en effet pas du genre à se livrer. Il faut l’observer, la provoquer, pour finalement se laisser happer, car il s’agit bien de cela dans la construction de l’œuvre de Marina Gadonneix : pour qu’elle se révèle au visiteur, celui-ci doit s’y plonger. C’est à cette seule condition que ses œuvres se dévoileront.

Marina Gadonneix Sans tire (Bâton, André Caldere), 2015 Marina Gadonneix
Sans tire (Bâton, André Caldere), 2015

Et c’est ainsi qu’on se laisse surprendre par la première série de clichés. Tous très épurés, quasiment nus, sans fioritures, composés d’éléments qui se comptent sur le doigt d’une main : un rideau ici, du scotch là, des néons pour cet autre-là, le tout sous une lumière crue… Le minimalisme est de mise, avec un soupçon d’abstraction, car l’ensemble ne figure rien. Rien qui ne saute aux yeux en tout cas.

Et pourtant ce ne sont pas des éléments inconnus. Ils ne sont pas extravagants, même plutôt ancrés dans notre quotidien. Nous ne sommes donc pas en terrain inconnu, mais l’absence totale de décor nous empêche d’identifier clairement la scène… et cela se répète à chacun des clichés de cette première série « Après l’image ». Nous voilà maintenant hors-temps, comme suspendu à l’histoire que veut nous raconter cette photographe.

La deuxième salle de l’exposition semble poursuivre dans cette voie. Neuf clichés, très sombres au point qu’il semble inapproprié de parler de noir et blanc. D’autres éléments s’ajoutent à ceux mentionnés plus haut : une porte, une table, et d’autres plus surprenants, tel qu’une carcasse de voiture… Une certitude apparaît, un dénominateur commun aux deux séries se dégage : les intérieurs.

Marina Gadonneix ancre chacune de ses photographies dans des espaces clos, comme le laissent voir les quelques pans de murs que l’on décèle ici ou là, mais que l’absence de contraste rend difficilement perceptible. Il ne fait alors plus aucun doute que les scènes figées par la photographe ne sont pas issues de sa propre imagination, mais s’inscrivent bel et bien dans le réel. À savoir maintenant lequel…

Marina Gadonneix Sans titre, 2008-2010 Marina Gadonneix
Sans titre, 2008-2010

> Une technique scientifique

La troisième série prolonge les deux premières. L’aspect dévasté qui ressort de la précédente semble trouver écho dans les photographies qui l’entourent. Dans une tonalité toujours sombre, cette nouvelle série évoque les catastrophes naturelles (ouragan, tsunami, incendie…). Non pas leurs conséquences (maisons détruites ou encore paysages calcinés), mais le phénomène lui-même (titre de la série d’ailleurs) dans une absence totale de décor, car une fois encore, tout est photographié en intérieur.

Vue d’exposition « La couleur moyenne de l’univers », série « Phénomènes » Vue d’exposition « La couleur moyenne de l’univers », série « Phénomènes »

Ces photographies au style rigoureux, que l’on pourrait presque qualifier d’illustratif, semblent être vouées à un usage scientifique. C’est d’ailleurs dans l’intérieur d’un laboratoire spécialisé dans la reproduction de phénomènes naturels que Marina Gadonneix a réalisé cette série.

En passant de la conséquence, dans la série précédente « La maison qui brûle tous les jours », à la cause, avec la série « Phénomènes », Marina Gadonneix tente une radiographie de notre monde réel à travers le prisme de l’objectivité scientifique, comparable à la méthodologie utilisée dans les domaines judiciaire et policier (cf. voir le rôle des images dans l’exposition « Images à charge » présentée au Bal à l’été 2015). En utilisant une technique photographique réservée à un usage scientifique, cette jeune photographe jette un pont entre l’art et la science.

Marina Gadonneix Sans titre (vagues), 2015 Marina Gadonneix
Sans titre (vagues), 2015

> L’art de la mise en scène

Neutralité absolue, cadrage précis, rigueur de la méthode sont les caractéristiques de l’œuvre de cette artiste. Elle semble saisir ces images sur le vif, telles des scènes de crime, où elle ne serait que spectatrice, l’agencement et la disposition des éléments n’étant que le fruit du hasard qu’elle se contenterait d’immortaliser. Il n’en est pourtant rien.

Chaque cliché de Marina Gadonneix est le fruit d’une mise en scène savamment orchestrée. Dans la quatrième et dernière série présentée, « Landscape », la photographe nous plonge de nouveau dans le vide, comme un retour à la série inaugurale de l’exposition « Après l‘image ». Peu d’éléments, une approche très minimaliste, nous attend une nouvelle fois. Seule différence notoire avec la première série où le blanc prédomine : les photographies sont, cette fois-ci, plongées dans une tonalité de vert et de bleu, comme si nous naviguions en eaux profondes, qu’une bande sonore « Blackout » réalisée par Marcelline Delbecq vient conforter.

Marina Gadonneix Rock and Sand, 2012 Marina Gadonneix
Rock and Sand, 2012

Ces couleurs ne sont bien sûr pas anodines. Un des clichés figure une pièce vide bercée d’une lumière verte où les seuls éléments distincts sont les murs qui la délimitent. Une nouvelle fois, ce sont des lieux bien spécifiques, quasiment invisibles, que Marina Gadonneix met à l’honneur. Il s’agit ici des scènes de tournages dédiées aux effets spéciaux (les fameux fonds colorés permettent l’incrustation d’éléments par ordinateur). La photographe les immortalise après le passage des équipes de tournage, le tumulte et les incessants va-et-vient qui les habitent durant une durée déterminée, pour les laisser ensuite retomber dans leur solitude initiale.

En montrant l’envers du décor (ou est-ce justement l’endroit ?) de ces lieux peu connus du grand public, Marina Gadonneix les inscrit dans la réalité et leur redonne, de cette manière, une seconde vie, telle une chirurgienne de l’ombre. Enigmatiques, les photographies de Marina Gadonneix le sont sans aucun doute, servant une narration parfaitement construite qui emporte le visiteur du début jusqu’à la fin. Marina Gadonneix réussit à allier subtilement la rigueur scientifique à l’histoire de l’art en proposant des photographies qui oscille inlassablement entre abstraction et figuration. À découvrir de toute urgence !

Exposition à voir jusqu’au 8 mai 2016. Plus d’infos sur le site internet du Point du Jour

En attendant, découvrez le film-entretien de l’exposition, réalisé par Patrice Guillerm :

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