Le cubisme a été inspiré par l'idée que, même à son apogée, l'art ne parvient pas à montrer la vie telle qu'elle est. Même si l’on perçoit le monde selon les trois dimensions que sont la longueur, la surface et le volume, nous vivons dans la quatrième dimension : le temps.

En 1907, Picasso est devenu le premier artiste à tenter de véritablement retranscrire notre perception du monde à quatre dimensions avec son tableau Les Demoiselles d’Avignon.

Pablo Picasso, Les Demoiselles d'Avignon, 1907, Museum of Modern Art Pablo Picasso, Les Demoiselles d'Avignon, 1907, Museum of Modern Art

Représentant cinq femmes nues, cette toile est beaucoup moins "cubiste" que les œuvres ultérieures de Picasso, mais elle met néanmoins en scène les quatre éléments essentiels à ce nouveau langage : l’aplatissement du plan d’image, la réduction du sujet à des formes géométriques, une palette de couleurs limitée et, surtout, un sujet représenté sous plusieurs angles simultanément, avec un éclairage changeant pour matérialiser le passage du temps.

Les origines du cubisme

Bien que Picasso soit, à juste titre, considéré comme l’inventeur du cubisme, le peintre ne travaillait pas dans une bulle ! Il a étroitement collaboré avec Georges Braque qui, lui aussi, a fait de nombreuses percées cubistes importantes.

Georges Braque et Pablo Picasso Georges Braque et Pablo Picasso

Tous deux, pourtant ne méritent pas tous les honneurs. Picasso et Braque ont poursuivi les recherches des postimpressionnistes qui furent les premiers à commencer à décomposer les éléments artistiques pour évaluer leurs fonctions esthétiques.

Georges Seurat et Paul Signac sont ainsi à l’origine du pointillisme, en 1886. Plutôt que de mélanger les couleurs à l’avance, les peintres obtenaient une luminosité accrue en plaçant des points de couleur pure côte à côte sur une toile, et en laissant "l’œil" effectuer le mélange. De son côté, Paul Cézanne avait renoncé à la profondeur, aplatissant ses peintures et éliminant ainsi l’idée d'arrière et de premier plan. Dans un grand nombre d’œuvres ultérieures, Cézanne ne privilégie plus tel ou tel élément, il les réduit à des  formes géométriques simplifiées.

Pablo Picasso, Ma Jolie, 1911-1912, huile sur toile Pablo Picasso, Ma Jolie, 1911-1912, huile sur toile

Tirant profit de ces recherches, Picasso et Braque réduisent les couleurs, les formes et les espaces à leur essence la plus pure. Dans les tableaux tels que Violon et Bougie (1910) de Braque ou Ma Jolie (1911) de Picasso, les sujets sont peints de multiples points de vue avec différents éclairages.

Georges Braque, Violon et bougie, 1910, huile sur toile Georges Braque, Violon et bougie, 1910, huile sur toile

Chaque élément pictural a la même importance. Les éléments ne sont pas "mélangés" à l'avance en une image cohérente, ils sont plutôt placés l'un à côté de l'autre et sont mélangés "dans l'esprit" du créateur ou du spectateur.

La montée du cubisme synthétique

Le mot cubisme a été inventé lorsque le critique d’art Louis Vauxcelles a ironisé sur les procédés de Picasso et Braque, disant que leurs toiles étaient pleines de "petits cubes". L’expression est devenue populaire, et bien d’autres peintres adoptèrent ce langage. En 1911, il y avait suffisamment de peintres cubistes pour que le style ait sa première grande présentation au Salon des Indépendants à Paris. On pouvait y voir les œuvres d’Albert Gleizes, de Jean Metzinger, de Marie Laurencin ou de Robert et Sonia Delaunay. Ironiquement, les inventeurs du cubisme, Picasso et Braque, n'y participèrent pas. Ils étaient déjà passés à autre chose – le synthétisme.

Albert_Gleizes, Paysage Cubiste, huile sur toile, 1920 Albert Gleizes, Paysage Cubiste, huile sur toile, 1920

Ils cherchaient alors à obtenir un degré de réalité encore plus élevé en mêlant l’art à des éléments concrets. La première tentative de Braque s’est traduite par le tableau Le Portugais (1911) dans lequel il inséra une réclame publicitaire. Hors de son contexte, le message s’est démocratisé, de même que les autres parties de l’image.

Georges Braque, Le Portugais, huile sur toile, 1911 Georges Braque, Le Portugais, huile sur toile, 1911

Les mots, arrachés de leur environnement, sont devenus des symboles abstraits. Picasso suivit cette voie avec son tableau Nature morte à la chaise cannée (1912), qui représente une scène typique de café – nourriture, boisson et un journal éparpillé sur une table. Mais, en plus de l’image cubiste traditionnelle, il intègre également un véritable morceau de chaise cannée collée sur la surface – ce qui fait aussi de ce tableau le premier collage.

Pablo Picasso, Nature morte à la chaise cannée, 1912, Huile sur toile cirée entourée de corde, 29 x 37 cm, Musée national Picasso, Paris Pablo Picasso, Nature morte à la chaise cannée, 1912, Huile sur toile cirée entourée de corde, 29 x 37 cm, Musée national Picasso, Paris

Puis, Braque alla encore plus loin, en ajoutant du sable à certains de ses tableaux afin d’obtenir des textures plus réalistes. Les expériences continuèrent encore et encore. Au fil du temps, on qualifia les débuts du cubisme de cubisme analytique, puisque le travail était fondé sur des idées académiques. La période ultérieure fut connue sous le nom de cubisme synthétique, car les éléments du monde réel y sont synthétisés et transportés dans la zone illusoire des arts plastiques.

L’héritage du cubisme

Après la Seconde Guerre mondiale, Picasso et Braque ont tous deux complètement abandonné le cubisme, en réintroduisant les formes dans leurs œuvres et en poursuivant leurs recherches. Mais le cubisme avait déjà déclenché une révolution esthétique, inspirant par la suite beaucoup d’artistes, de Marcel Duchamp à Piet Mondrian, de Georgia O’Keefe à Jackson Pollock. Les idées et techniques cubistes se retrouvèrent dans une myriade d‘autres mouvements artistiques : le dadaïsme, le surréalisme, l’assemblage ou même le Pop Art.

Piet Mondrian, Tableau No 2/composition No VII, 1913, huile sur toile, New-York, Musée Guggenheim Piet Mondrian, Tableau No 2/composition No VII, 1913, huile sur toile, New-York, Musée Guggenheim

Il est ironique de constater que le cubisme est souvent considéré comme le premier mouvement d’art abstrait, alors qu’il s'agissait en fait d’une tentative de super-réalisme. Paradoxe ultime, le cubisme est devenu une force majeure dans l’évolution de l’abstraction, inspirant artistes et observateurs à penser au processus de création en termes conceptuels.

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