Georges Dorival entre au Conservatoire d’art dramatique de Paris en 1991, sa voix puissante et sa présence font de lui l’acteur parfait pour les fresques antiques du théâtre en plein air. Le comédien évolue sur les planches et entame de grandes tournées européennes, éveillant ainsi l’intérêt des artistes de l’époque (on compte parmi eux son ami Armand Guillaumin et le Douanier Rousseau), qui se plaisent à venir admirer son jeu. Il entre à la Comédie Française le 1er avril 1917 et joue sous la direction d’Émile Fabre, Charles Granval, ou encore de Pierre Fresnay.

Mais Dorival était aussi un connaisseur et collectionneur d’art qui pouvait acquérir jusqu’à 15 œuvres d’un même peintre (comme Max Jacob), et qui comptait bon nombre d’artistes dans son cercle d’amis. Vers les années 1930, sa collection totalise plus de 500 objets, peintures et travaux sur papier. Il s’attarde sur l’œuvre d’artistes comme Raoul Dufy, Jean Dufy, Pierre Dumont ou encore Maurice Utrillo, dont il découvre la valeur artistique bien avant ses contemporains.

Portrait de Georges Dorival, image via Actu.fr Portrait de Georges Dorival, image via Actu.fr

Nul ne sait exactement comment Dorival a croisé la route du peintre Kees van Dongen, mais il est fort probable que la rencontre soit due à ses amis Charles Malpel et Raoul Dufy, avec qui il travaillait régulièrement. Même si l’acquisition de l’huile sur toile Jeune femme ajustant sa bottine reste un mystère, Georges Dorival en était néanmoins profondément épris, puisqu’il la conserve dans sa salle à manger du Boulevard de Clichy, et plus tard dans sa propriété de Saintry sans même penser à la revendre.

L’artiste hollandais Kees van Dongen s’installe à Paris en 1897 et survit grâce à des petits métiers, comme l’illustration humoristique de journaux de la capitale française. L’artiste peint des scènes de la vie parisienne dans des toiles de style post-impressionniste, avant d’obtenir sa première exposition personnelle à Paris en 1904. Sa pratique évolue vers le Fauvisme et l’Expressionnisme dès 1905 avec des œuvres aux couleurs vives et contrastées, et aux contours cernés.

En 1910, van Dongen allonge progressivement la silhouette de ses personnages et se lance dans l’exercice du nu, une décision qui défoulera les critiques, choqués par l’aspect « scandaleux » de ses toiles. Il se fait peu à peu connaître comme le portraitiste du milieu mondain, et le restera pendant plusieurs décennies.

La première impression qui se dégage de l’œuvre Jeune femme ajustant sa bottine est celle de l’élégance et de la discrétion. Un parti-pris quelque peu inhabituel de la part de l’artiste, qui en peignant cette jeune femme à peine dénudée, ne semble par avoir cherché le scandale. Ce « parfum d’élégance », comme le décrit G. Charensol dans un article de 1923, n’est pas dû à l’étirement des lignes caractéristique de l’artiste au début des années 1910, mais plutôt à un corps « lové », à des courbes gracieuses et à des nuances apaisantes de vert et de bleu.

Cette discrétion est néanmoins troublée par la pose suggestive du sujet et par la zone du sexe, qui n’est pas minutieusement dépeinte, mais noyée dans une ombre. L’harmonie blanche et claire de la composition est parsemée de touches colorées plus intenses, comme le bleu-noir de la bottine ou la chevelure carmin de la jeune femme. L’œuvre reprend les apports du Fauvisme avec une utilisation de couleurs contradictoires mais complémentaires, et des teintes alternant entre le chaud et le froid.

La connotation sexuelle de la bottine, la pose du sujet, ainsi que le jeu des températures sont autant de signes qui tendent à faire varier les interprétations, et compte tenu de l’avancement du peintre sur l’érotisme et la luxure, il est normal de s’interroger sur les intentions et les rapports psychologiques du jeune modèle.

Une fois de plus, van Dongen confère plusieurs sens à son œuvre et parvient à dépeindre un sujet imprégné de contraires qui laisse le spectateur perplexe, dans l’attente de son prochain mouvement. La toile de 100 par 80 cm témoigne de l’incroyable habilité de l’artiste à jouer sur les paradoxes et se démarque du reste de sa production artistique de par ses impressions riches et diversifiées.

Comme le déclare Philippe Dagen, « il est temps de rompre avec cette vulgate (que les peintures de van Dongen seraient simplement « gracieuses, colorées et un peu sommaires ») et de considérer que van Dongen mit parfois plus de pensée qu’on ne l’a cru dans son art ».

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