Le monde de l’art est-il vraiment prêt pour l’IA ?

En octobre dernier, Christie’s devenait la première maison de ventes à proposer une œuvre réalisée par une intelligence artificielle. Sotheby’s, deuxième leader du marché, se lancera dans l’aventure le 6 mars avec une installation de Mario Klingemann. La tendance est-elle amorcée ? 

Le monde de l’art est-il vraiment prêt pour l’IA ?

Malgré les critiques acerbes suscitées par la vente du Portrait d’Edmond de Belamy, œuvre réalisée par une IA appartenant au collectif français Obvious, Christie’s a enregistré, en octobre dernier, une adjudication 43 fois supérieure à l’estimation fixée (432 000 dollars pour une estimation de 10 000 dollars). Pas mal pour une première, mais est-ce suffisant pour affirmer l’entrée d'une nouvelle catégorie d’œuvres sur le marché ? 

Selon Sotheby’s, qui a annoncé la deuxième vente du type le 6 mars prochain, « AI art is not going away » (« L’art IA ne va nulle part »). Travaillant à la croisée de la technologie informatique et de l’art depuis de nombreuses années, l’artiste Mario Klingemann se considère comme l’un des pionniers du mouvement qu’il a baptisé « neurographie ». Adepte des réseaux de neurones artificiels (systèmes basés sur le fonctionnement des neurones biologiques du cerveau humain), des codes, et des algorithmes, Klingemann s’est auto-enseigné l’art du programme informatique dans les années 1980. Il se fascine pour la perception humaine et la théorie de l’esthétique, des sujets qu’il questionne à travers ses œuvres et ses algorithmes doués d’un raisonnement créatif autonome. 

Memories of Passersby I (2018), l’œuvre star de la vente chez Sotheby’s, est une installation composée d’un buffet en bois comprenant le « cerveau » de l’IA, et de deux écrans. L’ordinateur marche en temps réel, créant des visages d’hommes et de femmes imaginaires à la volée, qui viennent s’afficher sur les écrans. Selon Sotheby’s, l’installation diffère de toutes les autres œuvres de ce type vendues aux enchères, car au lieu d’être un produit fini programmé par l’homme, Memories of Passersby I génère des portraits continuellement, alors qu’on le contemple.

"La nature de l'Art contemporain, c'est de repousser les limites. Le travail de Klingemann est sur le point de nous faire entrer dans une nouvelle ère. "

Les portraits flous s’enchaînent et se dessinent de plus en plus nettement sur l’écran, bien qu’ils n’aient jamais existé auparavant. Marina Ruiz Colomer, experte du département Art contemporain, parle d’une chance unique de « regarder un cerveau IA penser en temps réel ». L’installation est estimée entre 30 000 et 40 000 livres sterling (34 300 et 45 600 euros). 

Comment l'œuvre fonctionne-t-elle ? 

Les visages sont générés par un réseau de neurones artificiel qui puise dans une base de données comprenant des portraits allant du 17e siècle au 19e siècle. L’atmosphère troublante qui se dégage de certaines images est ce que Klingemann appelle le « Francis Bacon effect ».  

L’artiste se dit honoré d’être enfin reconnu par le monde de l’art, de voir son œuvre aller aux enchères chez Sotheby’s, et avoue « ne pas l’avoir vu venir ». La maison de ventes affirme que personne d’autre n’avait réussi à créer une machine capable de générer des portraits à une telle vitesse, et d’une telle qualité. 

Mario Klingemann, Portrait of a Woman, image ©Sotheby’s
Mario Klingemann, Portrait of a Woman, image ©Sotheby’s

En tout et pour tout, Klingemann déclare avoir passé trois mois à programmer son modèle, à écrire le code et à concevoir l’installation. Certains diront que l’œuvre n’est pas entièrement informatisée, car l’artiste a conçu son « cerveau » au préalable. À la différence des autres œuvres produites par une IA, celle-ci est néanmoins capable de créer de l’art à l’infini. 

Il n’est absolument pas certain que l’art généré par une intelligence artificielle survive à l’effet de surprise, au point de s’intégrer naturellement dans les salles de ventes et de jouir d’une reconnaissance artistique aux yeux du public. Si la technologie de Klingemann surpasse celle du collectif Obvious, la machine derrière la prochaine œuvre se devra sûrement d’être encore plus performante, et ainsi de suite. Jusqu’où les concepteurs iront-ils pour trouver leur place en salle des ventes ? Il se peut que la filière de « l’art IA » ne soit jamais normalisée, mais elle nous réserve peut-être quelques surprises en chemin.  

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