Masson, du Chemin des Dames à la montagne Sainte-Victoire 

Figure importante du mouvement surréaliste, notamment par son approche du dessin automatique, André Masson n’a eu de cesse de questionner la barbarie humaine, profondément marqué par la Première Guerre mondiale. Ce proche de l’écrivain Georges Bataille a fini par trouver la paix dans son art et, sans jamais chercher à plaire, une reconnaissance méritée. 

Masson, du Chemin des Dames à la montagne Sainte-Victoire 

« Le goût du risque est indéniablement le principal moteur susceptible de porter l’homme en avant dans la voie de l’inconnu. André Masson en est au plus haut point possédé. »

André Masson dans son studio
André Masson dans son studio

Ce bel hommage est d’André Breton, chef de file du surréalisme, avec qui Masson a, au cours de sa carrière d’artiste, entretenu des rapports plutôt contrastés, sur le mode du « je t’aime, moi non plus » de Serge Gainsbourg (lequel, par sa première épouse, Elisabeth Levitsky, embrassa lui aussi d’une certaine façon la cause surréaliste à la fin des années 1940). Il faut dire qu’André Masson eut très tôt l’anticonformisme chevillé au corps, au point de prendre ses distances avec le mouvement libératoire (qu’André Breton se proposait de circonscrire à coups de manifestes) cinq ans à peine après y être entré...

André Masson, Kitchen-maids, 1962, image ©Tate via The Estate of André Masson
André Masson, Kitchen-maids, 1962, image ©Tate via The Estate of André Masson

Né le 4 juin 1896 à Balagny, près de Beauvais, dans l’Oise, André Masson a à peine dix ans quand sa famille s’installe à Bruxelles, où il se forme bientôt à la peinture, notamment à la décoration murale, à l’Académie royale des Beaux-Arts. Son père est représentant en papiers peints, sans qu’il faille y voir nécessairement une relation de cause à effet… C’est devant les toiles du peintre anarchiste James Ensor, cofondateur quelque 25 ans plus tôt du groupe avant-gardiste « Les Vingt » dans la capitale belge, que le jeune Masson a son premier coup de cœur artistique, appréciant par-dessous tout leur caractère divergeant. 

André Masson, Ibdès de Aragon, 1935, image ©Tate via The Estate of André Masson
André Masson, Ibdès de Aragon, 1935, image ©Tate via The Estate of André Masson

Sur les recommandations de l’un de ses professeurs, qui l’a initié à la poésie symboliste d’Emile Verhaeren, la famille Masson envoie le jeune André poursuivre ses études aux Beaux-Arts de Paris, où il s’inscrit dans l’atelier de Paul Baudoüin jusqu’à son incorporation dans l’infanterie en 1915. Laissé pour mort dans un trou d’obus sur le Chemin des Dames en avril 1917, le soldat Masson, grièvement blessé à la poitrine, passera le reste de la Grande Guerre dans divers hôpitaux (ce traumatisme habitera toute son œuvre), avant de s’installer dans le sud de la France, sur les traces des grands maîtres : Matisse, Cézanne, Van Gogh… A Céret, il rencontre Soutine et épouse Odette Caballé, une enfant du pays qui lui donnera une fille, Lily.

André Masson, Massacres, 1931, image via Surréalisme
André Masson, Massacres, 1931, image via Surréalisme

De retour à Paris au début des années 1920, Masson partage un atelier avec Miró, au 45 rue Blomet, où sa tentation cubiste va rapidement évoluer vers l’irrationnel et le surréalisme, au contact, en outre, des écrivains Roland Tual, Max Jacob, Antonin Artaud, Michel Leiris ou encore Robert Desnos. L’atelier devient une sorte de « Bateau-Lavoir » sous pavillon surréaliste et André Breton ne tarde pas à débarquer (ou à embarquer) avec son manifeste théorisant l’« automatisme psychique pur », publié en octobre 1924.

Cette même année, Breton acquiert auprès d’André Masson, rue Blomet, sa toile Les Quatre éléments, qui scelle en quelque sorte l’adhésion du peintre au mouvement, alors que le marchand d’art d’origine allemande Daniel-Henry Kahnweiler écoule ses premières œuvres à la galerie Simon, dans le 8e arrondissement. En 1927, le peintre se lance dans la réalisation de ses premiers « dessins automatiques », pendant pictural de l’écriture automatique développée par Breton à partir des théories sur l’inconscient et de la psychanalyse freudienne, mais des divergences apparaissent entre ces deux fortes personnalités sur le concept-même d’automatisme, le peintre lui préférant « l’esprit dionysiaque ». Une première rupture interviendra en 1929.

André Masson, Gradiva, 1938, image via Pinterest
André Masson, Gradiva, 1938, image via Pinterest

Dans l’intervalle, Masson a rencontré Picasso à Antibes, inventé la technique des tableaux de sable à Sanary-sur-Mer (il projette les cristaux sur un support préalablement et aléatoirement enduit de colle), voyagé en Allemagne et aux Pays-Bas et s’est initié à la gravure, à la sculpture et aux décors de théâtre. Il s’est également lié d’amitié avec l’écrivain Georges Bataille, dont il illustre plusieurs recueils, certains publiés clandestinement en raison de leur nature scabreuse et indécente  au début des années 1930 (il participera aux côtés de l’auteur d’Histoire de l’œil à la création de la revue intellectuelle Acéphale, sans pour autant adhérer à la société secrète qui devait en émaner) 

En rupture de ban avec les surréalistes, l’artiste n’est pas boudé pour autant pas les circuits officiels. En 1933, ses Massacres, série de dessins inspirés par l’horreur de la guerre observée au plus près, sont exposés à New York, tandis qu’il réalise les décors et costumes du ballet Les Présages pour le compte des Ballets russes de Monte-Carlo.

Photo tirée du documentaire « André Masson et les quatre éléments » (1958), de Jean Grémillon
Photo tirée du documentaire « André Masson et les quatre éléments » (1958), de Jean Grémillon

En 1936, lors du déclenchement de la guerre d’Espagne, on retrouve André Masson, proche des anarchistes, à Tossa de Mar, en Catalogne, aux côtés d’artistes et d’intellectuels européens et américains, dont Chagall. Il est remarié avec Rose Maklès, une belle-sœur de Bataille, qui lui donne deux fils. À la fin des années 1930, il réalise l’huile sur toile Gradiva, composition surréaliste d’un « mythe » psychanalytique, acquise par le Centre Pompidou en décembre 2010 lors d’une vente aux enchères publiques chez Sotheby’s, à Paris, pour la somme record de 2,36 millions d’euros…

Les origines juives de sa seconde épouse contraignent la famille à l’exil en Amérique lorsque la guerre embrase l’Europe et que la France est occupée. Il s’installe en mai 1941 à New-York, où il retrouve Breton et Marcel Duchamp, puis dans le Connecticut, où il côtoie son compatriote surréaliste Yves Tanguy, mais également Calder et Arshile Gorky. La peinture de Masson devient alors moins fantasmatique, s’affranchit peu à peu du tout-inconscient, non sans avoir inspiré quelques grandes figures américaines de l’abstraction, à commencer par Jackson Pollock.

Portrait d'André Masson
Portrait d'André Masson

Après-guerre, c’est en Provence qu’il va chercher et trouver une sorte de paix intérieure, de sérénité qui se traduit dans son art par un tribut à l’impressionnisme et une dévotion à Monet. Si la critique boude cette période dite aixoise dans l’œuvre de Masson, les honneurs sont au rendez-vous : le Grand Prix national des arts en 1954, un documentaire signé Jean Grémillon, André Masson et les Quatre Eléments, présenté au festival de Cannes en 1959, la décoration du plafond de théâtre de l’Odéon en 1965, ainsi que plusieurs grandes rétrospectives en France et à l’étranger, notamment au MoMA en 1976, puis, l’année d’après, au Grand Palais…

Le peintre meurt paisiblement dans la nuit du 27 au 28 octobre 1987 à son domicile parisien. Il est enterré aux côtés de son épouse au cimetière du Tholonet, au pied de la Montagne Sainte-Victoire.

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