“On n’aime que ce qu’on ne possède pas tout entier.”

Marcel Proust, image via NPR Marcel Proust, image via NPR

La vente de Livres et Manuscrits du 24 mai chez Sotheby’s à Paris totalise 1 890 527 euros. Le catalogue comprend des œuvres exceptionnelles signées Marc Chagall, Duchamp, Apollinaire, Verlaine et autres grands noms de l’art et de la littérature. Parmi eux, une superbe collection de travaux de la main de Marcel Proust, divisée en pas moins de 33 lots, inclut de nombreux manuscrits et lettres illustrant la vie professionnelle et sentimentale de l’écrivain.

Note du Grand Hôtel de Cabourg pour la semaine du 19 au 25 août [1911]. Adjugée 9 000 euros, image ©Sotheby's Note du Grand Hôtel de Cabourg pour la semaine du 19 au 25 août [1911]. Adjugée 9 000 euros, image ©Sotheby's

Si vous n’avez pas suivi l’évènement, pas d’inquiétudes, Barnebys vous dévoile les plus beaux lots et résultats de la vente.

Benoît Puttemans (expert du département livres et manuscrits) a décrit la collection comme « exceptionnelle ». Et pour cause, elle provient directement de la descendance de Proust lui-même. Son frère hérite en 1922 de l’intégralité de ses archives, qui seront ensuite passées à sa nièce Suzy. Cette dernière met un point d’honneur à entretenir la mémoire de son oncle et traque la moindre lettre qui se présente en salle des ventes.

Manuscrits et placards

Le placard manuscrit « À l’ombre des jeunes filles en fleurs », est composé de 19 fragments dont 5 sont entièrement manuscrits, tandis que 5 autres sont imprimés et comportent des annotations écrites. L’ouvrage est publié le 23 juin 1919 par la Revue Française, avant d’être couronné par le Prix Goncourt et réédité en décembre de la même année. Ce placard, qui comporte plusieurs variantes importantes par rapport au texte sorti en 1919, s’envole pour 62 500 euros, contre une estimation entre 15 000 et 20 000 euros.

Marcel Proust, Placard manuscrit « À l'ombre des jeunes filles en fleur », image ©Sotheby's Marcel Proust, Placard manuscrit « À l'ombre des jeunes filles en fleur », image ©Sotheby's

Les placards de Proust naissent grâce à une initiative de Mlle Rallet, la dactylographe de la N.R.F (la maison d’édition avec laquelle Proust prévoit d’éditer le deuxième volume de « Du côté de chez Swann »). La guerre ayant retardé la publication du second livre, Proust en profite pour corriger son texte et apporte des annotations sur les épreuves imprimées par Grasset au préalable. Pour faciliter la lecture de la nouvelle version, Mlle Rallet joint tous les fragments et les épreuves bout-à-bout sur de grandes feuilles.

Marcel Proust, qui se réjouit de ce nouveau format, déclare que le placard « est ravissant et à l’air d’un palimpseste à cause de la personne qui le collait avec un goût infini ».

35 & 37, rue Madame, siège des Éditions de la NRF en 1914, image ©Gallimard.fr 35 & 37, rue Madame, siège des Éditions de la NRF en 1914, image ©Gallimard.fr

Un deuxième placard de 6 fragments provenant de l’exemplaire de luxe sur papier bible des « Jeunes filles en fleur » atteint également une belle adjudication. L’écrivain l’avait offert à sa nièce Suzy et il apparaît à la vente comme placard inédit. Les fragments, d’une graphie très spontanée, sont ici entièrement manuscrits et font tomber le marteau pour 31 250 euros.

Marcel Proust, Placard manuscrit « À l'ombre des jeunes filles en fleur », 6 fragments, image ©Sotheby's Marcel Proust, Placard manuscrit « À l'ombre des jeunes filles en fleur », 6 fragments, image ©Sotheby's

Le lot qui décroche le record de prix de la collection est un manuscrit de 1907-1908 qui présente l’avant-texte d’un des plus beaux passages de « Du côté de chez Swann ». C’est une ébauche primitive du texte qui sera publié en 1913 où l’auteur façonne les plus beaux thèmes de l’ouvrage. On note au cours du texte la présence d'éléments clés omme les cerisiers, pommiers et poiriers en fleurs par une chaude après-midi d’été. Proust y mentionne des impressions, des promenades en famille, des rêveries méditatives... Cet avant-texte poétique fait partie des premiers brouillons de Swann et se vend pour 132 500 euros, devenant ainsi le deuxième lot le plus cher de la vente.

Illustration moderne sur le Tome 1 de l'ouvrage « Du côté de chez Swann », image ©fnac Illustration moderne sur le Tome 1 de l'ouvrage « Du côté de chez Swann », image ©fnac

Manuscrit « Les sources du soir à Illiers », vers1907-1908, image ©Sotheby's Manuscrit « Les sources du soir à Illiers », vers1907-1908, image ©Sotheby's

Correspondances

Même si ce lot ne surpasse pas son estimation, il reste tout de même le quatrième plus cher de toute la vente et le deuxième de la collection. Cette incroyable correspondance entre Marcel Proust et Gaston Gallimard met en lumière la relation professionnelle qu’ils entretiennent et chose très rare, elle sera conservée soigneusement par Proust lui-même.

Gaston Gallimard ( 1881-1975 ), image ©Gettyimages Gaston Gallimard ( 1881-1975 ), image ©Gettyimages

Au cours des 137 lettres qui composent cet ensemble, on peut apercevoir la relation entre les deux génies littéraires devenir de plus en plus familière. Les « Cher Monsieur » deviennent ensuite « Cher ami » ou « Mon cher Marcel ». Un magnifique portrait de la vie d’un éditeur du XXe siècle et d’un grand romancier de son temps. Parsemé de conseils, de compliments mais aussi de querelles et de mécontentements, l’ensemble de lettres devient un véritable témoin historique et trouve preneur pour 93 750 euros.

Gaston Gallimard, La Nouvelle revue Française, correspondance entre Gallimard et Marcel Proust, image ©Sotheby's Gaston Gallimard, La Nouvelle revue Française, correspondance entre Gallimard et Marcel Proust, image ©Sotheby's

À l'annonce de la vente, ce sont surtout les preuves de la correspondance entre l’écrivain et son illustrateur Reynaldo Hahn qui font quelques sensations. On trouve effectivement au sein de la collection plusieurs lettres adressées (ou mentionnant) Reynaldo Hahn, l’illustrateur des ouvrages de Proust qui devient également son ami et amant. Des lettres « touchantes », selon le porte-parole de Sotheby’s, dans lesquelles Proust se confie et fait allusion à plusieurs de ses ouvrages. Dans une lettre adjugée à 6 250 euros écrite dans le « lansgage » que les deux compagnons s’amusaient à employer, on trouve une allusion au baiser de Combray.

Reynaldo Hahn, image via Wikimedia Common Reynaldo Hahn, image via Wikimedia Common

Les lettres agissent comme des indices précieux de leur relation intime, comme celle vendue pour 4 375 euros, qui mentionne un déjeuner manqué chez Mme de Brantes. Une autre encore, signée « ton ami Marcel », est datée aux alentours de mars 1896 et évoque combien Reynaldo l’a inspiré pour la rédaction de l’ouvrage « Jean Sauteuil ». On peut lire, sur cette lettre adjugée à 8 125 euros, une phrase dans laquelle Proust tutoie Hahn et déclare « Je veux que vous soyez tout le temps mais comme un dieu déguisé qu’aucun mortel ne reconnaîtrait ».

Proust, lettre signée à Reynaldo Hahn, fin mars 1896, image ©Sotheby's Proust, lettre signée à Reynaldo Hahn, fin mars 1896, image ©Sotheby's

Pour finir, un rare portrait d’Hahn réalisé par Proust à l’encre noire part pour 28 750 euros. Reynaldo, reconnaissable à sa barbe et particulièrement aux titres de ses œuvres écrits sur son costume, semble être pourvu d’ailes. Le dessin fait probablement partie des croquis que Proust aimait fait parvenir avec ses lettres.

Dessin, « Reynaldo Hahn en gloire », dès 1905 ou après avril 1907, image ©Sotheby's Dessin, « Reynaldo Hahn en gloire », dès 1905 ou après avril 1907, image ©Sotheby's

Une vente exceptionnelle donc, tant par la rareté des lots que leur importance dans l’histoire de la littérature. Une belle collection qui a permis aux collectionneurs de plonger dans la vie exaltante du génie parisien (et grand sentimental) de la littérature française.

Commentaires