Élisabeth Vigée Le Brun et l’étonnante saga politique du portrait de Mohammed Dervish Khan

Élisabeth Vigée Le Brun est l’une des seules artistes femmes du XVIIIe ayant connu un succès professionnel de son vivant, et la toute première artiste autorisée à peindre la Reine Marie-Antoinette. Voici la fascinante histoire politique du portrait de l’ambassadeur d’Inde en France, Mohammed Dervish Khan, dépeint par Vigée Le Brun en 1788, que Sotheby's présentera bientôt à la vente.

Élisabeth Vigée Le Brun et l’étonnante saga politique du portrait de Mohammed Dervish Khan

La vente du soir intitulée Old Masters Paintings, annoncée pour le 30 janvier 2019 chez Sotheby’s New-York, comprendra trois portraits signés par Élisabeth Vigée Le Brun, dont l’unique et imposante représentation de l’ambassadeur Mohammed Dervish Khan, que l'artiste réalise dans des circonstances inhabituelles…

Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, Portrait de Mohammed Dervish Khan, de plain-pied, tenant sa dague dans un paysage, 1788, image ©Sotheby's
Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, Portrait de Mohammed Dervish Khan, de plain-pied, tenant sa dague dans un paysage, 1788, image ©Sotheby's

Le 16 juillet 1788, presque un an jour pour jour avant la prise de la Bastille, trois ambassadeurs de Mysore, Mohammed Dervish Khan, Akbar Ali Khan et Mohammed Osman Khan, arrivent à Paris dans le but d’engager des négociations avec la cour de France. Les trois diplomates étaient envoyés par Tipu Sultan, le Gouverneur de Mysore, qui cherchait le soutien politique de Louis XVI pour l'aider à évacuer les forces britanniques hors du territoire indien. Le monarque indien n'avait alors pas la moindre idée que le pouvoir du Roi de France était critiqué et sur le déclin.

Malgré un climat de tensions politiques, l’arrivée des trois ambassadeurs étrangers dans la capitale française provoque une véritable sensation auprès de la cour royale, mais aussi auprès du peuple, qui s'amuse à suivre leurs moindres faits et gestes dans la presse, et notamment dans le Journal de Paris.

Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, Portrait de Mohammed Dervish Khan, de plain-pied, tenant sa dague dans un paysage (détail), 1788, image ©Sotheby's
Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, Portrait de Mohammed Dervish Khan, de plain-pied, tenant sa dague dans un paysage (détail), 1788, image ©Sotheby's

Cette année-là, Élisabeth Vigée Le Brun est au sommet de son art, elle est étroitement liée à la famille royale et fait partie de la puissante élite de Paris et de Versailles. Sa première rencontre avec les ambassadeurs se produit lors d’une soirée à l’opéra, un évènement qu’elle relate avec une grande précision dans ses mémoires : « J’ai vu ces indiens à l’opéra et ils me sont apparus de manière si pittoresque que j’ai ressenti l’envie de les peindre. Comme ils ont fait savoir à leur interprète qu’ils ne se laisseraient jamais peindre à moins que la requête ne vienne du Roi, je me suis arrangée pour obtenir cette faveur auprès de sa Majesté. »

En tant que représentants politiques musulmans du XVIIIe siècle, l’idée d’être dépeints dans un portrait officiel, et par une femme de surcroît, n’avait jamais été énoncée auparavant, et était presque inconcevable. La requête venant du roi lui-même, les trois ambassadeurs acceptent néanmoins de prendre la pose devant la jeune artiste, dans leur hôtel à Paris. Vigée Le brun s’attèle au portrait de Dervish Khan en premier, « debout, la main sur sa dague. Cette position lui est venue tellement simplement et naturellement que je ne lui ai pas demandé d’en changer », raconte-t-elle plus tard.

Le portrait possède une intensité que l’on ne retrouve dans aucune autre œuvre de Vigée Le Brun, l’ambassadeur y est dépeint avec une sorte de férocité, qui est atténuée par la grâce et l’élégance de son costume. Son vêtement fascine les gens de la cour, le textile indien fait peu à peu son entrée dans l’habillement français et les tissus deviennent très prisés, non seulement par les hommes, mais surtout par la gent féminine de l’époque. Dans l’un des portraits peints par Vigée Le Brun, qui avait fait scandale, Marie-Antoinette porte une fine robe de mousseline blanche similaire à celle des costumes indiens traditionnels.

Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, Portrait de Marie-Antoinette, image via Sotheby's
Élisabeth-Louise Vigée Le Brun, Portrait de Marie-Antoinette, image via Sotheby's

Mais la peintre était loin de pouvoir prédire la suite des évènements. Alors qu’elle arrive à l’hôtel pour récupérer ses toiles, l’accès lui est refusé, et elle apprend avec stupeur que le portrait de Dervish Khan a été dissimulé derrière le lit de la chambre d’hôtel. Pleine de ressources, l’artiste demande à une domestique d’aller récupérer le tableau pour elle, sans avoir qu’elle allait la mettre en grand danger. Vigée Le Brun apprend plus tard que Dervish Khan avait décidé de tuer la pauvre servante pour son impardonnable transgression, mais se ravise après avoir été (faussement) informé que le roi avait lui-même demandé à voir l'oeuvre.

Comble du désespoir, les trois ambassadeurs ne parviennent pas à établir un traité avec le gouvernement français, et rentrent à Mysore les mains vides, où ils sont cruellement décapités pour leur échec. L’imposant tableau capture un moment unique de l’histoire, ce portrait d’un homme politique étranger peint par une femme, à l’aube de la Révolution française, reste l’un des plus remarquables de la carrière de Vigée Le Brun et du XVIIIe siècle.

Estimée entre 4 et 6 millions de dollars (3,5 - 5,2 millions d'euros), l’œuvre passera sous le marteau de Sotheby’s le 30 janvier.

Retrouvez tous les lots de Sotheby’s sur Barnebys !