Un soir de décembre 1980, Ettore Sottsass retrouve les concepteurs Lucchi, Cibic, Thoune, Zanini et Bedin pour l’un de leurs dîners périodiques. Bien plus que de simples réunions conviviales, ces repas leur servaient à véhiculer leurs idées et aspirations.  Le groupe de créatifs partageait une vision : celle d’un mouvement visant à se rebeller contre le statu quo du design moderne (basé sur le minimalisme, la fonctionnalité et la sobriété) avec un design audacieux, inspiré des couleurs vives du Pop Art, des formes extravagantes de l'Art Déco et du kitsch des années 1950.

La discussion tenue au cours de cette soirée était bercée par « Stuck Inside of Mobile With the Memphis Blues », la célèbre chanson de Bob Dylan. Alors que la tablée se creusait les méninges pour trouver un nom au futur collectif, Sottsass s’est avancé avec la simple proposition de « Memphis », la ville du Tennessee berceau des musiciens du calibre de B.B. King, Johnny Cash et Elvis Presley, et capitale de l’Égypte ancienne, qui tire son nom du dieu protecteur des artistes.

Collection d'objets de Memphis, image Zanone via Wikimedia Commons Collection d'objets de Memphis, image Zanone via Wikimedia Commons

À la surprise de ses fondateurs, les idéaux de Memphis ont été accueillis avec un grand enthousiasme de la part des designers du monde entier, à tel point que bon nombre des 40 designers ayant collaboré à la collection présentée au Salone del Mobile en 1981 étaient étrangers : Nathalie du Pasquier de France, Michael Graves des États-Unis, Hans Hollein de l'Allemagne, Shiro Kuramata du Japon) ... Un signe clair que le besoin ressenti par les fondateurs du collectif ne se limitait pas aux frontières de l’Italie, mais plutôt une nécessité commune à bon nombre de professionnels du design international.

Le succès de Memphis n’a pas seulement touché les créatifs de l’époque, bien au contraire, comme l’a déclaré Alberto Bianchi Albrici, propriétaire du studio Memphis depuis le milieu des années 90, « Memphis a tout bousculé ». L’inauguration de l’événement au Salone del Mobile rencontre un succès colossal, à tel point que quand les fondateurs sont « arrivés, il y avait une foule incroyable », raconte Martine Bedin dans une interview, « Ettore a pensé que c’était une attaque terroriste. Peu de temps après, nous avons réalisé qu’ils étaient tous là pour nous ».

Vue de l'exposition « Bowie / Collector » qui a précédé la vente aux enchères de la collection de David Bowie chez Sotheby's, en 2016. On observ des pièces emblématiques du collectif Memphis, comme la chaise « First » de Michele De Lucchi, image ©Sotheby's Vue de l'exposition « Bowie / Collector » qui a précédé la vente aux enchères de la collection de David Bowie chez Sotheby's, en 2016. On observ des pièces emblématiques du collectif Memphis, comme la chaise « First » de Michele De Lucchi, image ©Sotheby's

Les 56 pièces de la première collection Memphis (composée de lampes, de textiles, et de meubles) étaient colorées, exagérées, presque kitsch, à la limite du bon goût. Allant à l’encontre de toutes les lois du design moderniste imposées par Mies Van Der Rohe, les concepteurs avaient engendré l'un des premiers exemples du postmodernisme : fonctionnalité recalée à l'arrière plan, matériaux médiocres (comme le stratifié de plastique et le terrazzo vénitien), et esthétique insouciante. Comme si cela ne suffisait pas, dans un élan ironique, les pièces ont été nommées d’après les hôtels de luxe les plus célèbres du monde, comme la bibliothèque Carlton, le meuble Casablanca, la table Plaza ...

Karl Lagerfeld entouré de meubles de Memphis, image via la coupe Karl Lagerfeld entouré de meubles de Memphis, image via la coupe

Beaucoup de célébrités se sont entichées des meubles du collectif. Parmi les plus enthousiastes, on compte le musicien David Bowie et le styliste Karl Lagerfeld, dont les collections ont été dispersées par Sotheby's respectivement en 2016 et 1991.

Si les pièces de mobilier Memphis n’ont jamais pénétré l’intérieur des italiens (étant produites industriellement), elles ont accompli une chose bien plus spectaculaire : les meubles ont entièrement modelé l’esthétique des années 80, une influence qui n’avait jamais été exercée de manière aussi vigoureuse au cours des décennies antérieures.

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Quelle était donc la formule miracle de Memphis ? Des couleurs vives, des motifs excentriques, des formes rigoureuses ou géométriques, ainsi qu’une forte empreinte de l’esprit « kitsch ». Avec un peu de recul, il est facile de voir à quel point ce phénomène esthétique s’est propagé, et a profondément marqué la culture des années 1980 : les premiers logos de la chaîne MTV (lancés au cours de ces années) ou certaines scènes de « Retour vers le futur » constituent quelques exemples.

Après avoir entraîné une véritable déferlante sur le monde du design, le groupe se dissout en 1988. Sottsass avait déjà quitté le navire trois ans plus tôt, craignant que Memphis ne le marque à vie : « C’est un phénomène né de nécessités culturelles et politiques qui ont disparu », a-t-il déclaré, « il arrive parfois que quelque chose survienne, puis se termine. Juste comme ça. »

Collection American Apparel x Nathalie du Pasquier, 2014, image via Pattern People Collection American Apparel x Nathalie du Pasquier, 2014, image via Pattern People

Malgré la courte existence du collectif, son influence ne s’est jamais complètement éteinte. À l’exception des années 1990, l’intérêt pour la tendance a toujours été solide (la collection printemps-été 2005 de MiuMiu reprend les motifs de Nathalie du Pasquier), mais ce n’est que depuis quelques années qu’elle revient en force, grâce à l’intérêt croissant des collectionneurs pour le design italien et à la revalorisation du style des années 80, considéré par beaucoup comme un emblème du mauvais goût.

Gauche : la bibliothèque « Carlton » de Ettore Sottsass, 1981, image via Artcurial / Droite : la table « Kristall » de Michele De Lucchi, 1981, image via BruunRassmussen / En bas : Lampe « Super » de Martine Bedin, 1981, image via 1stdbs.com Gauche : la bibliothèque « Carlton » de Ettore Sottsass, 1981, image via Artcurial / Droite : la table « Kristall » de Michele De Lucchi, 1981, image via BruunRassmussen / En bas : Lampe « Super » de Martine Bedin, 1981, image via 1stdbs.com

Un intérêt qui se reflète sur le marché secondaire, où les records de prix de Gio Ponti sont rejoints par ceux de Sottsass et compagnie (les ventes dédiées, telles que la récente « Sottsass Repertorio » chez Artcurial, compte plusieurs records d'artiste). La marque American Apparel a lancé une collection conçue par Nathalie du Pasquier, Valentino s’est inspiré des créations du collectif pour sa collection de 2017 et cette année, Adidas a lancé les chaussures « ZX Memphis ».

Vue de l'exposition « Plastic Field » dans laquelle la Fondation Berengo de Venise a rendu hommage à Memphis, ouverte jusqu'au 25 novembre 2018, image via Diffusione Design Vue de l'exposition « Plastic Field » dans laquelle la Fondation Berengo de Venise a rendu hommage à Memphis, ouverte jusqu'au 25 novembre 2018, image via Diffusione Design

Memphis et les années 80 ne nous avaient donc jamais vraiment quittés, mais il a fallu attendre 20 pour en prendre conscience. Mieux vaut tard que jamais.

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