En pleine période d'après-guerre, l'Europe est ébranlée par la nécessité de reconstruire la pensée intellectuelle. Littéraires, sociologues, anthropologues, politiciens, artistes : aucun penseur ne ressent le besoin de retrouver ses anciens repères, mais plutôt de s’en affranchir.

Plusieurs artistes italiens menés par Lucio Fontana décident alors repartir à zéro, tout en basant leur production sur l’élément « fondateur » de l’art : la toile. Cette initiative vise, comme l’explique le Manifeste du spatialisme de 1947, à « extraire l’image de son cadre et la sculpture de sa cage de verre ». Une tentative honnête de reconstruire le langage plastique en élargissant ses horizons physiques et conceptuels, et en le faisant sortir de sa tour d'ivoire afin d'initier un discours avec le public.

Lucio Fontana, foulard en soie, 79x79 cm, édition de la Galleria Il Cavallino, Venise Lucio Fontana, foulard en soie, 79x79 cm, édition de la Galleria Il Cavallino, Venise

Les célèbres crevasses de Fontana sont donc le résultat d’une action blasphématoire envers le caractère sacré de la toile. Mais l’artiste ne joue pas seulement avec l’espace en l’altérant, il y incorpore également des grandes structures à néons, soulignant l’importance fondamentale du thème de la lumière dans la pratique des spatialistes.

Les premières réflexions de Lucio Fontana seront poussées à l'extrême par le groupe allemand Zero, fondé en 1958 par Heinz Mack et Otto Piene, et avec l’accord de Fontana lui-même, par Enrico Castellani, Agostino Bonalumi et Turi Simeti. Ce dernier (que l’on retrouve dans la vente du 4 décembre organisée par Cambi) a apporté une dimension supérieure au concept du spatialisme : si Fontana a su élargir l'espace de la peinture vers l'intérieur, Simeti tente de le faire vers l'extérieur. La toile devient alors un objet en trois dimensions avec sa propre spatialité. Dans les œuvres de Simeti, la lumière entre dans le champ avec arrogance, et modifie profondément son aspect selon le point d’observation du spectateur.

Pino Pinelli, autre acteur clé du spatialisme (à qui une exposition a récemment été consacrée au Palazzo Reale), procède par « découpage » et décompose littéralement ses peintures. Ses œuvres à l’aspect « éclaté » occupent souvent des murs entiers.

À force d’expérimentations, le groupe d'artistes atteint son but : la toile dans son utilisation traditionnelle, trop souvent limitée, n'existe plus. Elle dessert un concept beaucoup plus souple, qui repousse le support physique et la pratique artistique, considéré à bien des égards comme l'antichambre de l’art contemporain. L’héritage de ces avant-gardes a souvent été difficile à comprendre au premier abord, mais il existe des artistes qui le perpétuent de façon très explicite, comme Hector Rigel et ses toiles extravagantes, ou encore César Berlingeri et ses œuvres « pliées ».

Retrouvez toutes les œuvres illustrées dans cet article lors de la vente d'Art moderne et contemporain organisée par Cambi Casa d'Aste, qui se tiendra le 4 décembre à 10h00 (première session) et à 16h00 (deuxième session) à Milan, via San Marco 22.

Pour découvrir les autres artistes représentés dans le catalogue, comme Giacomo Balla, Fortunato Depero, Arnaldo Pomodoro et De Chirico, cliquez ici.