Canaletto naît en 1697 à Venise. Au XVIIIe siècle, la veduta est un genre artistique en vogue. Il consiste à faire le portrait d’une ville de façon réaliste et grandiose. Les tableaux se présentent comme des vues larges embrassant l’immensité des murs d’une cité, où l’homme est souvent réduit au rang de passant anecdotique. Ce genre est peut-être le plus urbain de l’histoire de la peinture.

Canaletto, L'entrée du Grand Canal looking, vers l'Ouest, c. 1729–30
Canaletto, L'entrée du Grand Canal looking, vers l'Ouest, c. 1729–30

À l’époque de Canaletto, la veduta existe déjà depuis plusieurs siècles en Occident : mais celui-ci va porter le genre à un point de perfection jusqu’alors inégalé. Doté d’un talent hors pair, l’artiste rencontre rapidement le succès grâce à des vues spectaculaires. Il fait preuve d’une minutie et d’une fidélité topographique déconcertantes. Aux yeux d’une clientèle aisée qui aime voyager en Europe (selon la mode du Grand Tour), ses vedute font ainsi office de souvenir ou d’objet décoratif idéal que l’on s’arrache à prix d’or.

Canaletto, La basilique San Marco et le Campo Basso, c. 1722
Canaletto, La basilique San Marco et le Campo Basso, c. 1722

Jusque dans les années 1730, le style de Canaletto est assez libre. Le peintre suggère plus qu’il ne décrit, comme en attestent L'Arc de Constantin (1720) ou La basilique San Marco et le Campo Basso (c.1722). Canaletto fait pourtant déjà preuve d’une vraie curiosité sociologique, représentant aussi bien Le Rio des mendiants (1723) que Le Grand Canal (1728). La richesse documentaire de ses compositions conserve aujourd’hui toute sa valeur. Les Îles San Cristoforo, San Michele et Murano (vers 1725) rappelle par exemple un épisode typique de l’histoire de la Sérénissime (le regroupement des verriers pour limiter les risques d’incendie).

Canaletto, San Pietro di Castello, c. 1730s. Collection of the National Gallery
Canaletto, San Pietro di Castello, c. 1730s. Collection of the National Gallery

Conscient de l’attrait esthétique de ses tableaux auprès d’une riche clientèle européenne, Canaletto n’est pas toujours fidèle à la réalité. Dans les Îles de la lagune nord vues de San Pietro di Castello (c.1725) par exemple, il grandit largement des montagnes ; celles-ci étant à peine visibles à l’horizon de Venise.

Ses premières vedute montrent par ailleurs dès le départ un intérêt accru pour les effets de luminosité. Le talent de Canaletto fait bientôt sa réputation en Europe : en 1726, le duc de Richmond lui commande ainsi 24 toiles. Il est imité en 1732 par le duc de Bedford. Le roi d’Angleterre Georges III en personne passe bientôt commande à son tour.

Canaletto, Le Grand Canal et l'entrée au Cannaregio, c. 1734-42
Canaletto, Le Grand Canal et l'entrée au Cannaregio, c. 1734-42

À partir des années 1730, Canaletto change de style et devient beaucoup plus minutieux. Son succès dans les cours européennes n’est peut-être pas étranger à cette nouvelle rigueur, exigée des commanditaires. C’est dans ce contexte qu’il rencontre le marchand d'art anglais John Smith, qui devient son agent personnel. Face à la demande, Canaletto copie et recopie ses tableaux, bien conscient des avantages lucratifs qu’il peut en tirer. Ses vues désormais sublimes font office de vitrine officielle de Venise. Rio di Cannaregio (c.1745) montre en un seul plan quelques-uns des plus fameux palais vénitiens.

En 1741, la guerre de Succession d’Autriche jette le trouble sur la Sérénissime. Les voyageurs se font rares : Canaletto se rend alors auprès d’eux et part en Angleterre. Mais le séjour se passe assez mal. La présence du Vénitien provoque alors de nombreuses discordes, dues à son talent et à son caractère marqué.

Canaletto, Eton College, c. 1754, collection of the National Gallery
Canaletto, Eton College, c. 1754, collection of the National Gallery

Alors que la guerre est terminée, Canaletto rentre en Italie en 1755. Au sommet de son art, il mêle dorénavant réel et fantastique (une tendance qui apparaissait déjà dans ses toiles anglaises). Il représente des ponts qui n’existent pas (Pont du Rialto d'après le projet de Palladio, c.1745), et, de manière probablement unique, un plan serré (L'Escalier des Géants au palazzo Ducale, c.1755).

En 1763, Canaletto est devenu un peintre éminemment populaire. Il n’est pourtant élu à l’Académie de Venise qu’avec difficulté : car en dépit de son succès, la vedute n’en reste pas moins un genre mineur aux yeux des académiciens… Vieillissant et malade, le peintre meurt en 1768.

Gauche à droite : Portrait de Canaletto, image © The British Museum ; Portrait de Francesco Guardi par Pietro Longhi (1764) ; Auto-portrait de Bernardo Bellotto, c. 1765, image © National Museum in Warsaw
Gauche à droite : Portrait de Canaletto, image © The British Museum ; Portrait de Francesco Guardi par Pietro Longhi (1764) ; Auto-portrait de Bernardo Bellotto, c. 1765, image © National Museum in Warsaw

Impossible d’évoquer la figure de Canaletto sans parler de son neveu Bellotto et de son successeur, Guardi. Ceux-ci, de même que le propre père de Canaletto, surferont à leur tour sur le succès des vedute. La différence essentielle entre Canaletto et Guardi demeurant celle du réalisme : le second se détachera davantage de la vérité pour vendre l’image d’une Venise plus fantasmée.

Canaletto et les vedutistes symbolisent la domination de Venise sur la scène artistique au XVIIIe siècle. La Sérénissime concurrence alors directement Paris, grâce également au talent décoratif de Tiepolo ou des pastels de Rosalba Carriera. Mais l’âge d’or de la ville, en vérité, est passé depuis longtemps : la vivacité artistique contraste cruellement avec la situation politique. À la fin du XVIIIe siècle, Venise n’est déjà plus qu’une destination touristique. Napoléon Bonaparte dépose le dernier doge en 1797, tournant une page de l’histoire italienne à jamais…

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