Le 9 décembre, Barnebys a eu le plaisir de participer au Nobel Week Dialogue, une conférence annuelle accueillant de nombreux lauréats du prix Nobel visant à réconcilier la science et la société. Après l'événement, nous eu la chance de discuter avec Marina Abramović, qui nous a parlé de sa nouvelle application et de l'avenir de la performance.

Abramović a inauguré la conférence en présentant ses projets actuels, et plus particulièrement le lancement de son application Rising, développée pour sensibiliser le public au changement climatique et à la pollution environnementale. Avec l'utilisation de la réalité virtuelle, l’application Rising nous montre Abramović dans un grand réservoir en verre qui se rempli d’eau, lentement, mais inexorablement. L'artiste demande aux utilisateurs de la sauver de la noyade en s'engageant à réduire leur consommation et leurs gestes ayant un impact négatif sur l'environnement. Créée en collaboration avec Acute Art, l'application encourage la réduction des déchets, la réutilisation, le recyclage et la consommation des ressources naturelles.

L’idée derrière Rising est une expérience personnelle vécue par Abramović il y a vingt ans, sur une plage des Maldives : l'artiste a remarqué que des bernard-l'ermite avaient élu domicile dans des morceaux de plastique car leurs coquilles étaient récoltées pour être vendues aux touristes comme des souvenirs de vacances. Choquée par la scène, l’artiste décide d’acheter des coquillages au marché pour leur restituer leur habitat naturel, mais a découvert avec stupeur que les crustacés s'étaient habitués au plastique et qu'ils l'avaient même préféré à leur coquille d’origine.

La conférence a débuté de manière plutôt inhabituelle : avant l’arrivée d’Abramović sur scène, les organisateurs avaient demandé au public de ne pas boire l’eau dans les verres qui avaient été placés devant chaque siège. Une fois sur scène Abramović a demandé aux spectateurs « de se détendre, de décroiser leurs jambes et de prendre douze grandes respirations ensemble ». L’artiste a ensuite invité tous les membres du public à porter le verre à leurs lèvres et à prendre quelques secondes pour sentir le froid procuré par le contact du matériau sur la peau. Il fallait ensuite boire l’eau très lentement en suivant les instructions données par l’artiste sur ton calme et méditatif, faisant de l’auditoire un organisme unique agissant à l’unisson.

Le but de l'exercice n'était qu'un écho de la mission de Rising et servait à attirer l'attention sur l'importance de la préservation de l'eau, une ressource sans laquelle il ne peut y avoir de vie.

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L’évènement Nobel Week Dialogue, tenu au Grand Hôtel de Stockholm, a également accueilli une conversation entre Abramović et Daniel Birnbaum, surintendant du Modern Museum de Stockholm. Les deux interlocuteurs ont ouvert un dialogue sur les relations entre art et science.

Contrairement à ce que l’on peut penser, la science n’est pas un domaine étranger à Abramović, elle avait participé à une réunion organisée à Amsterdam qui avait réuni d’importants chercheurs, artistes et leaders spirituels (parmi lesquels le Dalaï Lama et Robert Rauschenberg) pour débattre sur les développements de la technologie. Abramović croit fermement que les artistes doivent se sensibiliser davantage aux problèmes qui touchent notre société, « c'était une rencontre révolutionnaire », a-t-elle déclaré, « cette fois, je suis la seule artiste présente et je me sens assez isolée. »

Mais sans plus attendre, voici ce que l’artiste nous a révélé sur la « méthode Abramović », l’application Rising, et le futur de la technologie.

Barnebys : Ces derniers temps, vous avez exprimé le souhait d’incorporer des technologies très innovantes dans votre pratique artistique. Si, d’une part, cela semble être un processus naturel, de l’autre, c’est un grand changement : votre art a toujours été étroitement lié à la réalité, à votre présence physique, à l’ici et maintenant. Des technologies telles que l'intelligence artificielle et la réalité virtuelle sapent d'une manière ou d'une autre la présence physique. Comment réussissez-vous à réconcilier ces deux aspects ?

Marina Abramović : Les nouvelles technologies sont très importantes, et surtout la réalité virtuelle. Nous ne pouvons pas éviter la technologie et rien n’y est intrinsèquement erroné. Le problème réside dans son utilisation : nous en dépendons aujourd'hui et nous l'utilisons trop. Ce qui me fascine dans la réalité virtuelle, c'est que ce que vous voyez semble se produire en temps réel. Le cerveau est trompé et croit que ce qu'il voit est vraiment réel. Vous pouvez utiliser la technologie correctement ou en abuser.

B : Parmi vos innombrables œuvres, y en a-t-il que vous considérez comme des piliers de votre carrière ?

MA : Oui, à chaque période de ma vie. À chaque fois que je prends du recul, ma dernière œuvre me semble toujours être la plus intéressante. Mais en même temps, j'évite de regarder le passé. Ça me fait mal, draine mon énergie et me fait me sentir vieille. J'ai 72 ans, vous savez, je ne suis plus tout à fait jeune. J’essaie de toujours me concentrer sur le présent et de regarder vers l'avenir.

B : Votre travail a un impact sur un grand nombre de personnes, mais quelle influence a-t-il sur vous ? Qu'est-ce que vous tirez d’une performance ?

MA : Dans les années 70, mon public comptait à peu près cinq personnes, au maximum dix, et la plupart étaient mes amis. À vingt personnes, je me suis dit : « Oh mon Dieu, combien ?! ». Je pouvais à peine en gérer cinquante. Aujourd'hui, mon auditoire est composé de milliers de personnes, ce qui implique une responsabilité bien plus grande, car vous devez vraiment réfléchir à ce que vous faites et à la manière dont vous faîtes passer votre message. Cela s’applique particulièrement aux jeunes, et mon public est très jeune. Quand je tiens une conférence, je commence toujours par demander qui est le plus jeune du public.

B : Votre travail a toujours été direct et provocateur, même sur le plan politique. La nouvelle application veut inciter les gens à agir différemment. Avez-vous déjà tenté quelque chose de similaire ?

MA : Au fil du temps, j'ai développé la « méthode Abramović ». C'est une série d'indications qui, une fois suivies, peuvent aider à atteindre un degré de conscience plus élevé. L'exercice du verre d'eau d'hier en est un exemple. Il est important que vous ressentiez le besoin de faire ces actions plus souvent, car notre temps sur Terre est limité. Et il se réduit de plus en plus, à cause de notre indifférence pour l'environnement. Aujourd'hui, les artistes sont plus importants que jamais. Nous devons agir. J'ai toujours cru en la science. La nature nous parle, nous ne faisons que l'écouter. Tout ce que nous pouvons faire, c'est ralentir le processus de dégradation que nous avons engendré.

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B : Avez-vous peur de vieillir ?

MA : J’ai peur de tout, mais avec une attitude saine. Nous avons tous une date d'expiration. Une fois, Leonard Cohen a déclaré : « Je suis dans le troisième acte [de ma vie] ». Je pense que c'est mon troisième acte, et je fais de mon mieux.

B : Si vous pouviez donner des conseils à des politiciens du monde entier, quels seraient-ils ?

MA: Je leur conseillerais de lire la biographie de Gandhi.

B : Vous avez cité de nombreux chefs spirituels. Êtes-vous religieuse ?

MA : Non. Je n'aime pas les religions parce que leurs institutions sont basées sur le pouvoir et la corruption. Je crois en l'énergie cosmique et spirituelle. L'énergie vous vient d'une manière que vous ne pouvez pas expliquer. Nous sommes des vaisseaux vides qui reçoivent de l'énergie cosmique. Donc je suis spirituelle. Mais le sens de l'humour est également très important : le Dalaï Lama a toujours fait des blagues !

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B : Vous vous confrontez à beaucoup de douleur lors de vos performances afin de repousser les limites de l’art. Arrivez-vous à vous protéger d’une quelconque manière ?

MA : Les gens ont tellement peur de tout. Nous avons peur de la douleur, de ceci et de cela. Je veux juste garder un esprit ouvert. Je ne fais jamais de répétitions avant mes performances, sinon je ne les ferais jamais pour de vrai. Je pense à un concept, je me place devant un public et je le fais. Je compte beaucoup sur l’énergie du public pour m'aider à y arriver. C'est une sorte d'énergie qui ne se trouve nulle part ailleurs. Sans elle, je prendrais peur et j’arrêterais tout. Quand vous mettez en scène des moments difficiles de votre vie et que vous les surmontez vous devenez un miroir qui réfléchit les autres. Si je peux le faire, d'autres peuvent le faire aussi.

B : Cette énergie est-elle une preuve de votre succès ?

MA: Oui, c’est comme quand j’entre dans un café et que des jeunes viennent me rencontrer, me prennent dans leurs bras et me disent que j’ai changé leur vie, ou quand ils sautent de leur vélo pour me venir me le dire. Les réactions des gens veulent dire beaucoup pour moi. C’est de l’émotion pour moi comme pour eux. Une fois, une personne a dit qu'elle détestait mon travail parce qu'il l'avait toujours fait pleurer.