Kusama dans son studio à new-York en 1963, entourée de ses sculptures, image ©Yayoi Kusama Kusama dans son studio à new-York en 1963, entourée de ses sculptures, image ©Yayoi Kusama

À travers son art, Yayoi Kusama tente de soigner ses blessures d’enfance, dont elle a, un peu paradoxalement, fait sa marque de fabrique. Quand elle reviendra au Japon, en 1973, c’est dans un hôpital psychiatrique qu’elle installera son atelier. Et qu’elle obtiendra une reconnaissance aussi recherchée que méritée.

Le refus de l’uniforme

Autant le dire tout de suite, le Japon impérial et patriarcal des années 1930 étouffe la jeune Yayoi Kusama, née le 22 mars 1929 dans une famille pourtant aisée, mais où le sens des affaires et des conventions priment sur l’intérêt artistique que la benjamine des quatre enfants manifeste très tôt.

Yayoi Kusama à l'âge de 10 ans, en 1939, image via David Charles Fox Yayoi Kusama à l'âge de 10 ans, en 1939, image via David Charles Fox

Quand la Guerre du Pacifique éclate, après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor fin 1941, elle doit, comme beaucoup d’autres enfants de son âge, participer à l’effort collectif dans une usine textile de la région de Nagano, reconvertie dans la confection de parachutes et d’uniformes militaires. Entre ce travail fastidieux et le collège des filles de sa ville natale (Matsumoto), elle dessine, tant pour s’évader de ce contexte pesant que pour échapper aux hallucinations dont elle racontera plus tard être coutumière depuis qu’elle a dix ans : elle voit notamment des pois rouges partout, un motif lancinant transposé d’une nappe ou d’une toile cirée familiale à l’univers tout entier.

Yayoi Kusama, « Untitled », 1939, crayon, image via Tate Yayoi Kusama, « Untitled », 1939, crayon, image via Tate

Ces pois, qui symbolisent, selon les spécialistes de l’artiste, son refus de l’uniformisation ou sa peur de voir disparaître les individualités, vont traverser toute son œuvre sous un concept baptisé « self obliteration ».

Yayoi Kusama n’a que 16 ans quand elle présente ses premiers dessins et peintures dans une exposition d’arts régionaux, dont elle gagne le concours. Au sortir de la guerre, elle poursuit ses études à Kyoto, au sein de l’école secondaire supérieure Hiyoshigaoka, où elle approfondit ses connaissances de la peinture japonaise traditionnelle et moderne.

Yayoi Kusama, « Flower », 1952, image ©Yayoi Kusama via Moderamuseet.se Yayoi Kusama, « Flower », 1952, image ©Yayoi Kusama via Moderamuseet.se

Ses débuts en tant qu’artiste sont prometteurs, comme l’atteste le succès de sa première exposition personnelle à Matsumoto en 1952, mais se heurtent à l’hostilité de ses parents, et notamment de sa mère qui s’emploie sans relâche à la détourner de sa vocation, exaltant chez Yayoi une nature déjà révolutionnaire et précipitant son « exil » aux États-Unis.

Yayoi Kusama , « Fish », 1953, image ©Yayoi Kusama Studio Inc Yayoi Kusama , « Fish », 1953, image ©Yayoi Kusama Studio Inc

Sur le toit de l’Amérique

Elle s’installe en Amérique, d’abord à Seattle, en 1957, grâce notamment au soutien de la peintre Georgia O’Keeffe, mais c’est dans l’effervescence new-yorkaise que l’énergie créative débordante de la jeune japonaise va trouver à s’exprimer dès l’année suivante, dût-elle, dans les premiers temps, y tirer le diable par la queue. Dans la « Grosse Pomme », elle rencontre et se lie rapidement d’amitié avec les artistes d’avant-garde que sont Jasper Johns, Klein, Piero Manzoni, Andy Warhol, Mark Rothko et, en particulier Donald Judd, affiliés au studio duquel elle va aménager en 1961.

Yayoi Kusama, « Accumulation », c. 1963, image ©Yayoi Kusama Yayoi Kusama, « Accumulation », c. 1963, image ©Yayoi Kusama

À leurs côtés, elle expose ses photos, peintures, collages et autres installations hallucinées, tout en développant son concept d’« oblitération ». Son sens de la provocation et l’ingéniosité de ses ensembles protéiformes ne passent pas inaperçus et, dès le milieu des années 1960, elle est une figure iconique de la foisonnante scène artistique américaine, marquée par le Pop Art et le psychédélisme.

Vue de l'installation « Infinity Mirror Room - Phalli's Field », à l'exposition solo « Floor Show », R. Castellane Gallery, New York, 1965, image ©Yayoi Kusama Vue de l'installation « Infinity Mirror Room - Phalli's Field », à l'exposition solo « Floor Show », R. Castellane Gallery, New York, 1965, image ©Yayoi Kusama

En 1964, elle présente à la galerie Gertrude Stein l’une de ses œuvres les plus célèbres et inclassables, « One Thousand Boat Show », où, à travers d’innombrables représentations phalliques, elle semble régler ses comptes avec le patriarcat et annonce le temps des happenings.

Yayoi Kusama, « Aggregation, One Thousand Boat Show », 1963, Gertrude Stein Gallery, NY, image via mrexhibition.net Yayoi Kusama, « Aggregation, One Thousand Boat Show », 1963, Gertrude Stein Gallery, NY, image via mrexhibition.net

Les pois et les phallus sont, en 1966, au rendez-vous de sa première performance, allongée au milieu du trottoir sur East 14th Street, où elle vit désormais dans un loft. De nombreux happenings suivront et défrayeront la chronique jusqu’à la fin de cette furieuse et cathartique décennie 60, tendance body art et nudité intégrale. La même année, Kusama « s’incruste » à la Biennale de Venise, déversant dans les canaux de la Sérénissime les 1.500 boules miroitantes de son « Narcissus Garden », prolongeant ses réflexions sur l’autoreprésentation. Elle reviendra dans la lagune vénitienne 27 ans plus tard, mais, cette fois-ci, invitée officiellement.

Le « Narcissus Garden » de Kusama est la troisième itération de « Rockaway! », une experience présentée par MoMA PS1, image via Travel and Leisure Le « Narcissus Garden » de Kusama est la troisième itération de « Rockaway! », une experience présentée par MoMA PS1, image via Travel and Leisure

Modes et travaux

Elle retourne au Japon en 1973, psychiquement fatiguée et va vivre plusieurs années dans une résidence psychiatrique spécialement aménagée pour qu’elle puisse poursuivre une œuvre nourrie de ses névroses. Si son pays natal fait peu cas de ses manifestations performatives, elle y obtient la reconnaissance par ses nombreuses installations et y développe son entreprise de mode, dont elle a jeté les bases aux États-Unis.

Yayoi Kusama pour Louis Vuitton, image via The D'Vine Yayoi Kusama pour Louis Vuitton, image via The D'Vine

Ses vêtements et accessoires ont, pour elle, vocation à populariser l’art jusqu’à « l’inondation », s’inscrivant d’une certaine manière dans le mouvement de reproduction massive des images du serial Warhol, mais s’en singularisant par des supports spécifiques et les défilés humains. Outre ses propres collections, Kusama collabore avec les maisons Louis Vuitton et Lancôme au début des années 2000.

Yayoi Kusama, installation « Pumpkin Room », image via Dezeen Yayoi Kusama, installation « Pumpkin Room », image via Dezeen

Au cours de la dernière décennie, plusieurs rétrospectives lui ont été consacrées par les plus grands musées internationaux, notamment à la Tate Modern, au Whitney Museum of American Artet au Centre Pompidou. En novembre 2014, chez Christie’s à New-York, une œuvre de Yayoi Kusama s’est vendue 7,1 millions de dollars, établissant un nouveau record personnel, et faisant d’elle, à bientôt 90 ans, l’artiste féminine vivante la plus chère au monde.

Yayoi Kusama, « White No. 28 », 1960, image ©Christie's Yayoi Kusama, « White No. 28 », 1960, image ©Christie's

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