Berthe Morisot, image via Wikipedia Berthe Morisot, image via Wikipedia

Par son tempérament rebelle et son talent précocement affirmé, c’est elle qui écrira l’une des plus belles pages de l’histoire de l’art, aux avant-postes de l’impressionniste, malgré la « difficile » condition féminine de l’époque. Et l’ombre de Manet...

Née le 14 janvier 1841 à Bourges, dans une famille de la grande bourgeoisie (son père, prénommé Edme Tiburce, est préfet du Cher ; sa mère, la petite-nièce de Fragonard), Berthe Morisot se voit offrir toute jeune, comme à sa sœur aînée Edma, des cours particuliers de peinture auprès de Geoffroy-Alphonse Chocarne.

Berthe Morisot, « Femme à sa toilette », 1875, image ©The Art Institute of Chicago Berthe Morisot, « Femme à sa toilette », 1875, image ©The Art Institute of Chicago

Le style néo-classique du professeur lyonnais lasse vite le tandem, que l’on confie alors aux bons soins de Joseph Guichard, puis aux paysagistes Achille Oudinot et Jean-Baptiste Corot, l’École des beaux-arts n’étant pas encore ouverte aux filles.

Corot devient un habitué du domicile parisien des Morisot, comme le seront bientôt les frères Manet et leurs parents, eux-mêmes familiers des soirées mondaines organisées chez les parents d’Edgar Degas, à la faveur desquelles Berthe et Edma rencontreront, entre autres éminences et artistes de la bonne société, Baudelaire, Chabrier, Charles Cros ou encore Puvis de Chavannes.

Berthe Morisot, « Eugène Manet à l'Île de Wight », image via The Art Slack Berthe Morisot, « Eugène Manet à l'Île de Wight », image via The Art Slack

Une brèche dans l’académisme

En 1863, Corot, dont l’influence sur la palette claire de Berthe ne se démentira jamais, est accepté au Salon de peinture et de sculpture, où n’exposent que les artistes agréés par l’Académie des beaux-arts. Mais, cette année-là, au regard du grand nombre d’appelés pour si peu d’élus, l’empereur Napoléon III décide d’ouvrir le Salon à des refusés, ouvrant dans le même temps une brèche dans l’académisme artistique de l’époque, brèche par laquelle la cadette des sœurs Morisot ne va plus tarder à s’engouffrer.

Berthe Morisot, « Souvenir au bord de l’Oise », 1863, image via Artnet Berthe Morisot, « Souvenir au bord de l’Oise », 1863, image via Artnet

Au milieu des années 1860, les premières toiles de Berthe qui ont été acceptées au salon officiel, en particulier ses paysages des bords de l’Oise et sa Chaumière en Normandie, sont saluées par plusieurs critiques, mais les espoirs qu’elle fonde en Alfred Cadart, le marchand à qui elle les confie par la suite, sont rapidement déçus.

Berthe Morisot, « Chaumière en Normandie », 1865, image via Top Impressionists Berthe Morisot, « Chaumière en Normandie », 1865, image via Top Impressionists

Après le mariage d’Edma, en 1868, avec un officier de marine et ami de Manet, la peinture et l’indépendance de la jeune femme vont encore s’affirmer, d’autant qu’en ces dernières années de la décennie, et alors que la guerre se profile, l’accueil réservé à ses toiles au Salon des beaux-arts est plutôt mitigé. Aux femmes-peintres, l’Académie mène la vie dure.

Berthe Morisot, « Le corsage rouge », 1885, image via Museums.eu Berthe Morisot, « Le corsage rouge », 1885, image via Museums.eu

La liberté guidant les impressionnistes

Après la Guerre de 1870, son niveau de maîtrise force l’admiration de ses pairs masculins, notamment de Degas et, évidemment, d’Edouard Manet, dont elle épouse le frère, Eugène, fin 1874. Si l’influence de Manet, aux côtés duquel elle peindra régulièrement tout au long de sa vie, est perceptible dans son œuvre, la réciproque, longtemps sous-estimée, n’en est pas moins évidente, tant l’épanouissement artistique de Berthe Morisot au cours de cette décennie fulgurante devait tout entraîner sur son passage.

Berthe Morisot, « Jour d'été », circa 1879, image via National Gallery Berthe Morisot, « Jour d'été », circa 1879, image via National Gallery

Dès 1873, elle est la signataire, avec Monet, Degas, Pissarro, Sisley et quelques autres, d’une charte préfigurant la création de la société anonyme des artistes, peintres, sculpteurs et graveurs, en réaction au salon officiel de cette année-là, particulièrement chahuté. Manet se désolidarise du mouvement initial, mais l’impressionnisme est en train de naître et une trentaine d’artistes participe à son exposition fondatrice et contestataire, du 15 avril au 15 mai 1874, dans les anciens ateliers de Nadar, boulevard des Capucines.

Berthe Morisot, Eugène Manet et leur fille Julie à Bougival, 1880, image via The Art Slack Berthe Morisot, Eugène Manet et leur fille Julie à Bougival, 1880, image via The Art Slack

Berthe est la seule femme à y exposer, avec une vingtaine de peintures, des huiles en majorité, dont son fameux Berceau, aujourd’hui conservé au musée d’Orsay. Plus de 3.500 visiteurs se précipitent à ce salon « révolutionnaire », qui ne laisse pas la critique indifférente non plus, fût-elle passablement désorientée.

Au-delà du manifeste, la toile Impression, soleil levant, de Claude Monet, donne, sous la plume du journaliste Louis Leroy, son nom de baptême au mouvement : ce sera donc l’impressionnisme. Et l’histoire de l’art ne pourra que valider.

Révolution, révolution

Dès lors, en dépit des critiques et des quolibets, Morisot va, forte du soutien indéfectible d’Eugène Manet (à qui elle donnera une fille unique, Julie, en 1878) creuser ce sillon qu’elle a largement contribué à tracer, où les contours s’estompent au profit de la couleur et de la lumière, mouvantes et émouvantes.

Berthe Morisot, « Le berceau », 1872, Musée d'Orsay Berthe Morisot, « Le berceau », 1872, Musée d'Orsay

A l’instar de Degas, Monet ou Pissarro, la peintre n’hésite pas à aborder des thèmes très éloignés de la classe à laquelle elle appartient, le labeur des petites gens, comme dans son Percher des blanchisseuses (1875), ou le monde ouvrier défendu par Zola ; une tendance qui hérissent les milieux conservateurs mais à laquelle applaudit le poète Mallarmé. Les ventes commencent à être significatives, à Drouot en particulier, et les expositions du groupe impressionniste s’enchaînent jusqu’en 1886.

Berthe Morisot, « Percher de blanchisseuses », 1875, image via The Art Slack Berthe Morisot, « Percher de blanchisseuses », 1875, image via The Art Slack

A partir du milieu des années 1880, Berthe se passionne pour de nouvelles techniques, notamment la sculpture ou la pointe sèche, sans pour autant arrêter de peindre dans son style, plus affirmé que jamais. C’est aussi la période de ses nus, au pastel, au fusain et à l’aquarelle, ainsi que d’une grande exposition à Bruxelles, couronnée de succès.

Au début de la décennie suivante, la santé d’Eugène décline subitement et il meurt le 13 avril 1892. Morisot, qui a souhaité que Mallarmé devienne le tuteur de sa fille, décède trois ans plus tard, le 2 mars, d’une congestion pulmonaire, à l’âge de 54 ans.

Berthe Morisot, « Après le déjeuner », 1881, image ©Christie’s Berthe Morisot, « Après le déjeuner », 1881, image ©Christie’s

Il faudra attendre près d’un siècle et la grande rétrospective que lui consacre la National Gallery of Art en 1983, à l’initiative du Mount Holyoke College (une université pour femmes du Massachusetts), pour que l’on accorde enfin à Berthe Morisot la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art et les grands musées internationaux.

La sous-estimation de son œuvre est en passe d’être réparée : en 2013, sa toile Après le déjeuner (1881) a établi son nouveau record personnel à 11 millions de dollars, même si l’on reste bien loin des prix atteints par ses compères masculins.

Berthe Morisot, « Dans le parc », pastel, vers 1874, image ©Petit Palais Roger Viollet Berthe Morisot, « Dans le parc », pastel, vers 1874, image ©Petit Palais Roger Viollet

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