Marina Abramović, « THE KITCHEN VIII », image via Dazed Marina Abramović, « THE KITCHEN VIII », image via Dazed

Cet art de repousser ses limites, parfois à l’orée de la mort, tend en substance à libérer l’individu des conventions qui corsètent la société. L’aura de l’artiste est à la mesure de ses expériences extrêmes : en 2010, quelque 750 000 personnes sont venues assister à sa performance au Museum of Modern Art (MoMA) de New-York.

Image de présentation, performance au MoMA de New-York, 2010, image via 3TwentyOne Image de présentation, performance au MoMA de New-York, 2010, image via 3TwentyOne

Née le 30 novembre 1946 à Belgrade, en Serbie, alors partie intégrante de la Yougoslavie du maréchal Tito, Marina Abramovićest d’abord élevée par sa grand-mère, pétrie de foi orthodoxe et rétive au communisme, avant de retourner, à l’âge de six ans, vivre chez ses parents, dont les relations sont conflictuelles (voire violentes). Sa mère n’est pas la dernière à donner des coups... Ce climat de tensions et de violences va façonner le caractère de la jeune fille, très tôt portée à repousser ses limites, surtout physiques.

Marina Abramović (4 ans) et sa famille, image via Wearnotamuse.co.uk Marina Abramović (4 ans) et sa famille, image via Wearnotamuse.co.uk

Radicalité

Elle étudie à l’Académie des Beaux-Arts de Belgrade à la fin des années 1960 et, très vite, s’illustre par des performances extrêmes, recourant à des accessoires contondants et dangereux pour meurtrir son corps (flagellation, lacération…), ainsi qu’à divers produits psychoactifs pour mettre à l’épreuve sa résistance. La pratique de cet art corporel à tendance masochiste l’entraîne régulièrement à des pertes de connaissance (elle ira jusqu’à se faire congeler et même à s’asphyxier au milieu des flammes), mais lui vaut également une grande popularité dans les festivals européens auxquels la Yougoslavie non alignée lui permet de participer, aux côtés de Gina Pane et des actionnistes viennois prônant, eux aussi, une certaine radicalité dans l’art.

Marina Abramović, « Rhythm 5 », 1974, image via UO Blog Marina Abramović, « Rhythm 5 », 1974, image via UO Blog

Elle s’installe à Amsterdam au début des années 1970 et participe à la Biennale de Paris en 1975, année où débute sa collaboration artistique et sa relation sentimentale avec Ulay, un performeur allemand, dont l’art de la mise en scène et de la documentation va accroître son rayonnement à l'international.

Marina Abramović et Ulay, « Relation in Time », performance de 1977 durant 17 heures, au Studio G7, Bologne, image via Paxonbothhouses Marina Abramović et Ulay, « Relation in Time », performance de 1977 durant 17 heures, au Studio G7, Bologne, image via Paxonbothhouses

Leur fructueuse association, qui les amène notamment à s’exposer comme tableaux vivants dans les grands musées ou à respirer l’air contenu dans les poumons de l’autre jusqu’à la suffocation, durera plus de douze ans, s’achevant en apothéose au centre de la Grande Muraille de Chine en 1988, après que chacun eut parcouru quelque 2 000 kilomètres en sens inverse pour s’y rejoindre.

Marina Abramović et Ulay, « The Other - Rest Energy », 1980, image via Andrea Wrobel Marina Abramović et Ulay, « The Other - Rest Energy », 1980, image via Andrea Wrobel

Liberté

Marina Abramović appréhende son art moins comme une série de performances spectaculaires que comme une réflexion profonde sur les limites conventionnelles du corps et de l’esprit et, par la mise à l’épreuve des siens, comme une expérience visant à s’en affranchir ou les dépasser dans une sorte de rite purificateur.

Image via Sapere.it Image via Sapere.it

La vraie liberté est à ce prix, même si un tel art est difficile à monnayer auprès des collectionneurs. La vente de « produits dérivés » et le sponsoring lui permettent néanmoins de subvenir largement à ses besoins. Chaque performance nécessite une préparation minutieuse, ainsi qu’une discipline corporelle et spirituelle hors du commun, à laquelle elle se contraint auprès des moines népalais, des aborigènes océaniens ou des chamans d’Amérique du Sud.

Marina Abramović dans « Balkan Erotic », 2005, image via Portland Institute for Contemporary Art Marina Abramović dans « Balkan Erotic », 2005, image via Portland Institute for Contemporary Art

Dès la fin des années 1980, c’est par l’enseignement qu’elle prolonge son ambition artistique, intervenant en tant que professeur invité dans les écoles et académies des beaux-arts, à Paris, Berlin, Hambourg et Brunswick. L’Allemagne réunifiée est particulièrement sensible à ces travaux, comme l’attestent ses succès aux Documenta de Cassel. Dans le monde entier, et notamment dans le milieu du show-business, elle compte aujourd’hui des disciples, voire des adeptes, qui n’hésitent pas à parcourir des milliers de kilomètres pour participer à ses expériences, devenues un peu moins extrêmes avec l’âge.

Marina Abramovic, capture de « Nude with Skeleton », 2002, image via UnDo.net Marina Abramovic, capture de « Nude with Skeleton », 2002, image via UnDo.net

Popularité

En 1997, elle reçoit à la Biennale de Venise le Lion d’or de la meilleure installation. En 2005, elle présente à Milan l’installation vidéo Balkan Erotic, commande qui mêle pornographie et folklore d’Europe centrale et orientale.

Marina Abramović, « Rhythm 4 », Milan, 1974, Incontemporeana.it Marina Abramović, « Rhythm 4 », Milan, 1974, Incontemporeana.it

La même année, au musée Guggenheim de New-York, Abramović réalise ou réinterprète une série de sept performances célèbres à vocation d’archivage et, en 2010, c’est le MoMA qui lui ouvre ses portes pour 512 heures de présence plus ou moins active, The Artist is Present attirant dans le temple new yorkais de l’art moderne la bagatelle de 750 000 visiteurs. En 2011, à Moscou, le « Garage Center for Contemporary Culture » consacre, à son tour, une large rétrospective à l’artiste devenue star, et un peu gourou...

Marina Abramović, « Pin Up Dance II », 2004, immage via ArtBasel.com Marina Abramović, « Pin Up Dance II », 2004, immage via ArtBasel.com

Ces dernières années, celle qui se considère comme la « grand-mère de l’Art performance » est le personnage central de la pièce de théâtre « The Life and Death of Marina Abramović », dirigée par Bob Wilson. Autant dire qu’elle a déjà atteint une forme d’immortalité.

Sans une ride et sans une égratignure.

Marina Abramović dans « Rhythm 0 », 1974, image via Vimeo Marina Abramović dans « Rhythm 0 », 1974, image via Vimeo

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