Irma Stern, « Congolese Woman », 1946, image via Irma Stern Museum Irma Stern, « Congolese Woman », 1946, image via Irma Stern Museum

Irma Stern, prophète en son pays ? Rien n’est moins sûr, mais force est de constater que quelque trente ans après l’abolition de l’apartheid, la peintre, décédée en 1966, y jouit d’une cote de popularité sans précédent et que les ventes de ses œuvres y défrayent régulièrement la chronique.

Une amie éclairante

En novembre 2017, les critiques et collectionneurs sud-africains se sont beaucoup intéressés au personnage de Freda Feldman, une amie de l’artiste qui figure sur deux portraits de 1943, tous deux vendus aux enchères à Johannesburg en 2017. Au total, cette muse lui a inspiré pas moins de six tableaux et, en plus d’être source d’inspiration, Freda Feldman a permis aux historiens et au grand-public de connaître Irma Stern plus intimement.

Irma Stern, « Freda with Roses », 1943, vendu en 2017 pour 223 000 euros, image via Strauss & Co. Irma Stern, « Freda with Roses », 1943, vendu en 2017 pour 223 000 euros, image via Strauss & Co.

Les nombreuses lettres dont Feldman a été la destinataire ont révélé de plus amples détails sur la vie personnelle et intime de l’artiste, une correspondance Mona Berman (fille de Freda Feldman), s’est servi pour la rédaction d’un livre de souvenirs peu amène, paru en 2003. L’auteure concède que sa vision de l’artiste, exigeante et prompte à s’immiscer dans la vie familiale des Feldman, relève davantage de sa perception d’enfant que d’un point de vue adulte, mais elle témoigne aussi, par-delà les critiques (égocentrisme, impétuosité, mépris pour l’incompétence et les tâches quotidiennes…), d’une relation profonde entre les deux femmes que tout aurait dû opposer : à l’inverse de Stern, issue d’une famille aisée et de « grande éducation », Freda Feldman n’était ni mondaine, ni sophistiquée.

Gauche : Irma Stern, « Freda in Khaki Dress », 1943, vendu 2017 pour 216 000 euros, image via Strauss & Co. / Droite : Irma Stern, « Portrait of Freda Feldman in Basuto Hat », vendu en 2016 pour 323 000 euros, image via BusinessLIVE Gauche : Irma Stern, « Freda in Khaki Dress », 1943, vendu 2017 pour 216 000 euros, image via Strauss & Co. / Droite : Irma Stern, « Portrait of Freda Feldman in Basuto Hat », vendu en 2016 pour 323 000 euros, image via BusinessLIVE

Cette relation privilégiée a donné lieu, du vivant comme après la disparition des protagonistes, à diverses rumeurs et conjectures, certains prétendant que l’artiste en pinçait pour Richard, le mari de Freda, (un membre éminent du parti travailliste opposé au parti national) rencontré dès 1926 ; d’autres insinuant qu’un lien plus fort que l’amitié aurait uni les deux femmes…

Irma Stern dans son salon, image ©Irma Stern Museum Irma Stern dans son salon, image ©Irma Stern Museum

Une chose est sûre, Freda Feldman a largement contribué à ce que la maison d’Irma Stern au Cap, dans le quartier de Rosebank, soit conservée « dans son jus » et devienne un musée au début des années 1970, donnant à voir aux visiteurs, outre plusieurs dizaines d’œuvres, du mobilier et des décorations propres à l’esthétique de l’artiste, morte en 1966. Une telle contribution vaut assurément les cinq millions de rands sud-africains (plus de 330 000 euros) auxquels les deux portraits étaient évalués.

Collection de pièces africaines appartenant à Irma Stern et exposées dans son musée, image via Musée Irma Stern Collection de pièces africaines appartenant à Irma Stern et exposées dans son musée, image via Musée Irma Stern

Liberté

Dans les années 1940, époque où ces tableaux ont été réalisés, la peintre accède enfin à une forme de reconnaissance en Afrique du Sud, où son art a d’abord été plutôt mal accueilli, voire moqué, par la critique et le public.

Irma Stern, « Two Arabs », 1939, vendu en 2011 pour 1 340 000 euros, image via Strauss & Co. Irma Stern, « Two Arabs », 1939, vendu en 2011 pour 1 340 000 euros, image via Strauss & Co.

Née en 1894 à Schweizer-Reneke, dans la région du Transvaal, alors sous l’influence des Afrikaners, Stern suit ses parents en Allemagne, dont ils sont originaires, à l’issue de la Seconde Guerre des Boers (1899-1902), au cours de laquelle son père est brièvement emprisonné par les Anglais. Elle étudie alors l’art à l’Académie de Weimar, puis au studio Levin-Funcke, avant sa rencontre, en 1917, avec Max Pechstein, l’un des pères de l’expressionnisme allemand, dont l’influence sera déterminante.

Irma Stern, « Washer Women », 1925, image via Mutual Art Irma Stern, « Washer Women », 1925, image via Mutual Art

Associée à ce mouvement, Stern expose pour la première fois à Berlin en 1919, avant que la famille ne retourne au Cap l’année suivante. Sa première exposition d’art moderne sur sa terre natale n’obtient pas le succès escompté, mais elle s’accroche et, en s’émancipant de l’influence de son mari et ancien tuteur, le Dr Johannes Prinz (dont elle divorce en 1934), puis de celle de son père, mort l’année suivante, elle s’engage sur la voie de la liberté, notamment artistique, à laquelle vont faire écho les aspirations à la liberté politique de la nation arc-en-ciel. Son art du portrait et du paysage s’enrichit au fil de nombreux voyages, en Afrique (Sénégal, Zanzibar, Congo belge, Swaziland…), mais aussi en Europe.

Gauche : Irma Stern, « Bahora girl », 1945, vendu chez Bonhams en 2010 pour 2 450 000 euros, image via Artnet / Droite : Irma Stern, « Seated nude with oranges », 1934, vendu chez Bonhams en 2011 pour 1 750 000 euros, image via Art market Monitor Gauche : Irma Stern, « Bahora girl », 1945, vendu chez Bonhams en 2010 pour 2 450 000 euros, image via Artnet / Droite : Irma Stern, « Seated nude with oranges », 1934, vendu chez Bonhams en 2011 pour 1 750 000 euros, image via Art market Monitor

Arc-en-ciel

Considéré comme son chef-d’œuvre, Arab in Black, peint au cours de l’un de ses premiers séjours à Zanzibar en 1939, a été redécouvert en 2015 dans un appartement londonien sous des post-it et des factures épinglées… Vendu pour 842 500 livres (1,3 million de dollars) par la maison Bonhams, ce tableau avait, avant sa disparition, joué un rôle important lors du procès de Nelson Mandela à la fin des années 1950, contribuant à payer les frais juridiques du futur président de l’Afrique du Sud.

Irma Stern, « Arab in black », 1939, image ©Bonhams Irma Stern, « Arab in black », 1939, image ©Bonhams

Près d’une centaine d’expositions des œuvres d’Irma Stern ont été organisées de son vivant à travers le monde et plusieurs de ses tableaux sont aujourd’hui accrochés dans les collections permanentes des plus grands musées internationaux. Son record de vente a été établi en 2011 avec un tableau intitulé Arab Priest, 1945, vendue pour 4,3 millions d’euros.

Irma Stern, « Arab Priest », 1945, image Artnet Irma Stern, « Arab Priest », 1945, image Artnet

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