Alberto Giacometti à Paris en 1951, image ©Leopold Museum Alberto Giacometti à Paris en 1951, image ©Leopold Museum

L’Homme est au premier plan, l’homme au second, et la faible profondeur de champ, ajoutée au flou de bougé du photographe, les fige tous les deux dans le même mouvement, légèrement courbé et granuleux. Ils vont, pour ainsi dire, d’un même pas, traversés par le Surréalisme et les arts primitifs africains, vers l’inconnu des recommencements, le renouvellement perpétuel de la lumière sur le noir de la fonte, et vice-versa, et réciproquement... La mort, qui fera mine d’emporter l’artiste moins de cinq ans plus tard, ne pouvait déjà plus rien contre ça.

Le studio de Giovanni Giacometti, le père d'Alberto, image ©Fondation Giacometti Le studio de Giovanni Giacometti, le père d'Alberto, image ©Fondation Giacometti

L’apprentissage

Né en 1901 dans les Grisons, en Suisse, et aîné de quatre enfants, Alberto Giacometti s’oriente rapidement vers une carrière artistique. À la manière postimpressionniste de son père, lui-même peintre professionnel, il réalise ses premiers portraits de famille à la maison, puis intègre l’école des Beaux-Arts de Genève, avant de s’installer, à l’âge de 21 ans dans un Paris en pleine effervescence créative.

3. Alberto Giacometti’s, Diego, (1959), image ©Tate Museum. Alberto Giacometti’s, Diego, (1959), image ©Tate Museum.

Il fréquente l’atelier du sculpteur Antoine Bourdelle à Montparnasse, se frotte aux angles du cubisme et à l’épure du statuaire primitif ramené des colonies qui inspireront ses premières créations, exposées au Salon des Tuileries dès 1927. Mais c’est sous l’influence des surréalistes qu’Alberto, rejoint par son frère Diego dans l’atelier qu’il occupe rue Hippolyte-Maindron, va façonner son dessin et son art sculptural, précisant un propos où affleureront longtemps le doute, l’inquiétude et l’onirisme en réponse à la violence du monde.

4. Giacometti's, Le Palais à 4 heures du matin, (1932). image ©MoMA 4. Giacometti's, Le Palais à 4 heures du matin, (1932), image ©MoMA

Il adhère officiellement au groupe parisien d’André Breton en 1931, fréquente Miró, Jean Arp, Leiris, Dali, Tzara et consorts, flirte avec le symbolisme et commence à s’intéresser aux questions d’échelle, avec la production d’œuvres miniatures et filiformes qui préfigurent L’Homme qui marche, la plus célèbre de ses sculptures, dont la première mouture est réalisée à la fin des années 1940.

Femme égorgée, Alberto Giacometti. 1932, bronze, image ©MoMA Femme égorgée, Alberto Giacometti. 1932, bronze, image ©MoMA

Le doigt de l’Homme

Il existe en fait trois versions de l’Homme qui marche, de taille et d’inclinaison différentes. Les deux premières ont fait l’objet d’une reproduction en bronze, respectivement en dix et neuf exemplaires, exposés dans des musées aux États-Unis et en Europe ou conservés par des collectionneurs privés, alors que l’Homme qui marche III n’a jamais été moulé.

L'Homme qui marche, Alberto Giacometti. 1960, image ©National Gallery of Art

Un Homme qui marche I a été vendu en 2010 chez Sotheby’s à Londres pour 65 millions de livres (103 millions de dollars), avant qu’une autre sculpture de Giacometti, l’Homme au doigt, ne pulvérise ce record en 2015 chez Christie’s à New-York, à plus de 141 millions de dollars.

L'homme au doigt, Alberto Giacometti. 1947, image ©Tate Museum L'homme au doigt, Alberto Giacometti. 1947, image ©Tate Museum

Le virage

Exclu du groupe surréaliste en 1935, sans pour autant renier ses apports et ses amitiés artistiques, il se lance dans la réalisation d’une série de têtes, avec notamment son frère pour modèle. Il quitte Paris en guerre pour Genève en 1941, où il poursuit son travail sur l’échelle et les miniatures, bien que concurremment agité par le désir de concevoir une œuvre monumentale. Ce sera la Femme au chariot, portrait de mémoire d’une amie anglaise, qui annonce l’incessante recherche de l’artiste sur l’espace de la représentation (figures en « cage », isolées du sol ou comme en lévitation) dans l’immédiat après-guerre et jusqu’à son décès en 1966.

Femme au chariot, Alberto Giacometti. 1950, image ©MoMa Femme au chariot, Alberto Giacometti. 1950, image ©MoMa

La consécration

En 1945, le sculpteur est de retour à Paris, où il épousera bientôt Annette Arm, qu’il a rencontrée en Suisse pendant la Guerre (elle travaille pour la Croix-Rouge) et qui lui servira fréquemment de modèle.

Annette Arm Giacometti et Alberto Giacometti, image ©Foundation Giacometti Annette Arm Giacometti et Alberto Giacometti, image ©Foundation Giacometti

Il décline l’appel d’André Breton à renouer avec le mouvement surréaliste, tandis que l’affirmation de son nouveau style séduit, en particulier Pierre Matisse, fils du peintre et marchand d’art, qui contribuera grandement, à travers sa galerie new-yorkaise, à la renommée de Giacometti aux États-Unis. Grâce à lui, il peut à nouveau faire fondre en bronze ses créations et va réaliser plusieurs de ses œuvres majeures pour des expositions qui lui sont consacrées outre-Atlantique en 1948, et seulement deux ans plus tard.

Pierre Matisse posant pour Alberto Giacometti, 1949. image ©Morgan Library Pierre Matisse posant pour Alberto Giacometti, 1949. image ©Morgan Library

En 1951, la galerie Maeght, chère aux surréalistes, accueille sa première exposition personnelle en France depuis le conflit mondial. Le succès est à nouveau au rendez-vous et il y retournera présenter son travail à plusieurs reprises au cours de la décennie, encensé par Sartre, Leiris et Ponge. Giacometti représente la France à la Biennale de Venise de 1956 avec une série de figures féminines représentatives de l’aboutissement de ses recherches sur la représentation et le mouvement. Six plus tard, de retour à Venise, il reçoit le grand prix de sculpture de la Biennale, qui suit le prix Carnegie et précède le prix Guggenheim, en 1964.

Alberto Giacometti, Maeght Gallery, Paris, 1961 ©Henri Cartier-Bresson : Magnum Photos Alberto Giacometti, Galerie Maeght, Paris, 1961 ©Henri Cartier-Bresson : Magnum Photos

La postérité

Quand il meurt (sans descendance), Alberto Giacometti est un artiste comblé et honoré partout dans le monde comme l’un des plus grands sculpteurs du XXesiècle, bien que son œuvre ne puisse se réduire à cette seule activité (ses dessins, peintures et estampes témoignent aussi d’une sensibilité, d’une humanité et d’une recherche formelle hors du commun).

Alberto Giacometti et ses sculptures à la Biennale de Venise, 1956, image Fondation Giacometti Alberto Giacometti et ses sculptures à la Biennale de Venise, 1956, image Fondation Giacometti

Sa femme s’emploiera jusqu’à son décès, en 1993, à développer la Fondation Giacometti (reconnue d’utilité publique en France en 2003), dont Alberto avait jeté les bases en Suisse au début des années 1960. A son initiative, l’Institut Giacometti a ouvert ses portes en juin 2018 dans le quartier de Montparnasse.

L'institut Giacometti, Paris L'institut Giacometti, Paris

L’artiste est inhumé à Borgonovo, son village natal des Grisons. Mais l’Homme continue de marcher.

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