Egon Schiele, autoportrait de 1912 (détail), via Moicani

Fils spirituel de Gustav Klimt au regard de l’expressionnisme ou du romantisme viennois du début du XXesiècle – dont il incarnerait le côté obscur –, Schiele est aujourd’hui rapproché de Jean-Michel Basquiat dans son expérience douloureuse de l’art, nourri au malaise existentiel. Comme le « radiant kid » de Brooklyn, Schiele est une comète à la carrière fulgurante (il est mort à 28 ans), dont les réapparitions rallient un public à chaque fois plus nombreux.

Egon Schiele en 1909, via Moicani Egon Schiele en 1909, via Moicani

S’il n’avait connu de son vivant un réel succès, fût-il parfois entaché de scandale, on pourrait dire d’Egon Schiele qu’il avait un train d’avance dans la Vienne romantique et freudienne du début du XXesiècle. Peu d’artistes n’ont peint sur une période de production aussi courte autant d’autoportraits, dont certains le représentent louchant, sorte de clin d’œil ou signe d’autodérision au regard de son nom de famille (en allemand, le verbe schielen signifie loucher) que ses détracteurs ne manqueront pas de déformer.

Egon Schiele, Autoportrait au coude droit dressé, 1914, collection particulière, via Pinterest

Près d’une centaine jalonnent son œuvre, riche de 300 peintures, de plus de 3.000 dessins, d’une vingtaine de gravures et lithographies, ainsi que de nombreuses sculptures. En cela, et en bien d’autres points encore, cette œuvre singulière trouve en ce début du XXIe siècle, caractérisé par le narcissisme et le « tout à l’égo », un écho des plus favorables…

Egon Schiele, autoportrait, bronze à patine, via Pinterest Egon Schiele, Autoportrait, bronze à patine, via Pinterest

Un train peut en cacher un autre

Fils du chef de la gare de Tulln, sur le Danube, à côté de laquelle la famille réside après sa naissance, le 12 juin 1890, petit-fils d’un pionnier de la construction des chemins de fer autrichiens, Egon n’a que 15 ans à la mort de son père. Il est alors placé sous le tutorat de son oncle, lui-même ingénieur et inspecteur de la société ferroviaire fédérale, qui nourrit pour le garçon un projet de carrière dans le rail, via l’Ecole polytechnique supérieure.

Egon Schiele en 1898, via Moicani Egon Schiele en 1898, via Moicani

Mais, grâce au soutien de sa mère, issue d’une famille d’artisans de Bohème, et de son professeur de dessin au lycée de Klosterneuburg, Egon, qui a manifesté dès l’enfance son intérêt pour la peinture, échappe à cette voie toute tracée et entre en 1906 à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne. La disparition précoce de son père, qui s’ajoute à celle de sa sœur aînée intervenue quelques années plus tôt, marque profondément le jeune artiste en formation, dont la vision du monde s’assombrit et dont le rapport à l’autorité et au conservatisme se radicalise.

Egon Schiele, Mère morte I, 1910, via Carredartistes Egon Schiele, Mère morte I, 1910, via Carredartistes

Christian Griepenkerl, son professeur à l’Académie, en fait les frais. L’étudiant claque tôt la porte de cette institution pour participer, aux côtés de plusieurs camarades de promotion, comme Anton Peschka – qui deviendra son beau-frère – Anton Faistauer ou Robin Christian Andersen, à la création du Neukunstgruppe (Groupe pour un nouvel art), soutenu dès ses débuts par l’écrivain et critique d’art Arthur Roessler.

Gustav Klimt et Egon Schiele, 1908, via Artspers Gustav Klimt et Egon Schiele, 1908, via Artspers

Mais c’est incontestablement sa rencontre, en 1907, avec Gustav Klimt, chef de file de la Sécession viennoise, mouvement proche de l’Art nouveau et du Jugendstil allemand, qui influencera le plus sa carrière. Le peintre du Baiser a alors 45 ans, et Egon, âgé de 17 ans, vient de trouver son père spirituel, dont il paraphrasera cinq ans plus tard l’œuvre la plus emblématique avec Le Cardinal et la Nonne, signe à la fois de son affranchissement et de son admiration indéfectible.

Egon Schiele, Le cardinal et la none, 1912, via Wikipedia Egon Schiele, Le cardinal et la none, 1912, via Wikipedia

Talent controversé…

En 1909, Schiele participe à une première exposition publique à Klosterneuburg, où ses œuvres sont remarquées par la critique, puis à l’exposition internationale des Beaux-Arts de Vienne, à la faveur de laquelle il noue ses premiers contacts avec des collectionneurs et des éditeurs. Il rejoint peu après le Wiener Werkstätte (l’Atelier d’art viennois) de l’architecte et designer Josef Hoffmann, sous l’enseigne duquel il reçoit plusieurs commandes, qu’il ne pourra toutes honorer…

Egon Schiele, Femme au chapeau noir, 1909, via Pinterest Egon Schiele, Femme au chapeau noir, 1909, via Pinterest

Car, à partir de 1911, le peintre prend ses distances vis-à-vis des courants auxquels il est affilié, notamment le Jugendstil, et tend à s’isoler pour affirmer son propre style à travers portraits et autoportraits, des visages et des corps distordus et décharnés qui révèlent la violence de son désir de vivre et de créer, en même temps qu’un malaise existentiel qui confine à la provocation, voire à une certaine forme de pornographie… L’accueil, lors des expositions suivantes, à Budapest, à Munich aux côtés des artistes du Cavalier bleu, ou encore à Cologne, est mitigé, une partie du public et de la critique décelant même dans ses tableaux des troubles psychiatriques…

Egon Schiele, Homme nu assis (autoportrait), 1910, Leopold Museum, Vienna

Avec Wally Neuzill, sa compagne et modèle, qui fut sans doute aussi le modèle de Klimt avant leur rencontre, Egon Schiele s’installe alors à Krumlov, en Bohème-du-Sud, où l’on met à sa disposition un atelier approprié à la réalisation de ses grands formats. Mais l’artiste se heurte à l’hostilité des habitants, choquée par sa peinture à caractère érotique. De retour dans les environs de Vienne, ses nus torturés vont même le conduire en prison pour outrage aux bonnes mœurs et soupçon de détournement de mineurs, charge qui ne sera finalement pas retenue ; une partie de ses tableaux est néanmoins confisquée par le tribunal.

Egon Schiele, Lovers, 1913, probablement avec Wally, via Wikicommons Egon Schiele, Lovers, 1913, probablement avec Wally, via Wikicommons

L’apaisement

Malgré sa réputation sulfureuse, la renommée d’Egon Schiele s’étend bien au-delà des frontières de l’empire austro-hongrois à la veille de la Première Guerre mondiale. Après l’Allemagne, Bruxelles, Paris et Rome accueillent ses toiles avec enthousiasme et reconnaissent son talent. Son mariage, le 17 juin 1915, avec Edith Arms, voisine de son atelier viennois sur la Heitzingerstrasse, rencontrée un an auparavant, coïncide avec le début d’une activité créative plus apaisée, dans le contexte d’une conscription militaire somme toute loin du front. En février 1918, il réalise le portrait de Klimt sur son lit de mort et préside à sa place à l’organisation de la 49e exposition de la Sécession viennoise, ultime hommage à son mentor.

Egon Schiele, Gustav Klimt sur son lit de mort (détail), 1918, Leopold Museum, Vienna Egon Schiele, Gustav Klimt sur son lit de mort (détail), 1918, Leopold Museum, Vienna

Egon Schiele meurt le 31 octobre de cette même année, emporté, trois jours après son épouse, par la grippe espagnole. Il laisse une œuvre sombre et originale qu’on ne saurait réduire aux postures érotiques ou onanistes de ses personnages, ni à une célébration du moi comme signe avant-coureur de l’individualisme de la fin du XXe siècle. Le trait affirmé de son dessin, le mouvement des corps comme désarticulés et en trois dimensions sur ses fonds tourmentés lui confèrent l’acuité indémodable de la modernité.

Egon Schiele, Häuser mit bunter Wäsche (Maisons avec linge de couleur),1914, via Wikiart Egon Schiele, Häuser mit bunter Wäsche (Maisons avec linge de couleur),1914, via Wikiart

Un peu paradoxalement, le record de vente de ce spécialiste de l’autoportrait est lié, pour l’heure, à l’un de ses plus rares paysages, Häuser mit bunter Wäsche(Maisons avec linge de couleur), peint en 1914 et cédé par le Musée Leopold de Vienne chez Sotheby’s, le 21 juin 2011, pour 24,6 millions de livres (soit alors 27,6 millions d’euros). Avec le palais du Belvédère, à Vienne, le musée Leopold possède la plus grande collection au monde d’œuvres de Schiele.

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