Cindy Sherman, « Untitled Film Still #14 », 1978, image via Art Tribune Cindy Sherman, « Untitled Film Still #14 », 1978, image via Art Tribune

Et même si une telle quête identitaire ne pouvait s’exempter de traversées du désert, l’artiste a fini par se rencontrer, ou, sinon elle, un indéniable succès : en 2011, l’un de ses tirages, Untitled #96 a été adjugé chez Christie’s pour 3,89 millions de dollars. Un record pour une photographie.

Cindy Sherman, « Untitled #96 », 1981, image ©Christie's Cindy Sherman, « Untitled #96 », 1981, image ©Christie's

Née le 19 janvier 1954 près de New-York, Cindy Sherman étudie d’abord la peinture au State University College de Buffalo, avant de s’intéresser à la photo en tant qu’instrument de l’art conceptuel, inspirée par ses compatriotes Duane Michals et le peintre postmoderniste John Baldessari. Diplômée en 1976, elle s’installe l’année suivante à Manhattan où elle partage un atelier-galerie avec le peintre Robert Longo, rencontré à l’université.

Premiers travaux, Cindy Sherman / Gauche : série « Bus Riders » / Droite : série « Murder Mystery » 1976, images via Another Mag copy Premiers travaux, Cindy Sherman / Gauche : série « Bus Riders » / Droite : série « Murder Mystery » 1976, images via Another Mag copy

Dès sa première exposition, en 1979, l’idée générale de caricaturer la société des apparences et de donner à réfléchir sur l’identité, tant collective qu’individuelle, apparaît clairement dans son propos photographique ; elle traversera son œuvre pour les quatre décennies qui suivront.

Cindy Sherman, « Untitled Still Film #58 », 1980, image via Kunstmuseum-Wolfsburg Cindy Sherman, « Untitled Still Film #58 », 1980, image via Kunstmuseum-Wolfsburg

Photos de fausse identité

Si Cindy Sherman se met en scène dans ses clichés, l’autoportrait n’a pas chez elle vocation à restituer ou traduire une quelconque évolution formelle ou psychologique, mais bien plutôt à interroger l’être humain en général et la femme en particulier dans ses conventions sociales, culturelles ou environnementales. Dans ses premières séries, notamment Untitled Film Stills, en noir et blanc, la photographe pastiche les scènes des films de série B ou d’horreur de l’Amérique des années 1950 et 1960 comme si elle voulait restituer dans les postures de « ses » héroïnes le caractère limité et figé des conventions, dénoncer les stéréotypes auxquels, quelque trente ans après, la femme se conforme encore, fût-ce sous la contrainte de la société.

Cindy Sherman, « Untitled #153 », 1985, vu dans « Untitled Horrors », image via Phaidon Cindy Sherman, « Untitled #153 », 1985, vu dans « Untitled Horrors », image via Phaidon

Alternant couleur et noir et blanc à partir des années 1980, Sherman s’attaque de la même manière, à coups de costumes, maquillages, accessoires et décors confinant à la performance (voire au transformisme), aux représentations féminines dans les magazines de charme, la presse de mode ou la publicité, tant à la télévision que sur papier glacé.

Cindy Sherman avec un maquillage dramatique, 1975, image via Daily Mail Cindy Sherman avec un maquillage dramatique, 1975, image via Daily Mail

Avec la série History Portraits / Old Masters (1988-1990), c’est le monde de l’art qu’elle s’emploie à démystifier, s’immergeant dans les toiles de maîtres pour en exagérer à dessein, sous les déguisements et les prothèses mammaires, les représentations fantasmées du Moyen-âge ou de la Renaissance, dénonçant ainsi le factice et le fossé entre le souvenir et la réalité, le processus déformant de la mémoire.

Cindy Sherman, « Untitled #193 », image ©The Doris and Donald Fisher Collection Cindy Sherman, « Untitled #193 », image ©The Doris and Donald Fisher Collection

Sexe, mensonges et idéaux

Le sexe fait aussi partie de ses thèmes de prédilection, en cela qu’il n’est pas sans rapport avec l’identité et sa constitution. Tant qu’à déranger et provoquer, Cindy Sherman s’interroge à travers ses personnages sur les notions de féminité et de féminisme que n’épargne pas non plus la superficialité qui caractérise les icônes. Si elle ne considère pas à proprement parler son œuvre comme féministe, la photographe reconnaît cependant que « tout ce qui s'y trouve a été dessiné à partir de [ses] observations en tant que femme dans cette culture ».

Cindy Sherman, image ©Team Gallery, NYC Cindy Sherman, image ©Team Gallery, NYC

Si cette quête et les multiples « identités anonymes » qu’elle endosse, pour dénoncer les travers, les faux-semblants et les conditionnements de la représentation, projettent rapidement Cindy Sherman sur le devant de la scène artistique américaine et internationale, leurs conséquences sur sa propre identité ne sont pas sans douleurs. Peu prolixe sur elle-même en dehors de son art, la photographe-photographiée, voire même surexposée, avoue des moments de faiblesse et de doute, des idées noires dans ses clichés couleurs.

Cindy Sherman, série de 8 photographies illustrant une femme ayant un orgasme, 1975, images via The Daily Beast

Renvoyant à l’enfance et au divertissement, mais aussi à une forme de régression ou de peur ancestrale, le personnage du clown, omniprésent dans sa production, est représentatif de ce questionnement développé jusqu’au malaise et la saturation. Chez Cindy Sherman, les masques ou la notion de flou, même artistique, contribuent ainsi à souligner le caractère mensonger de l’« American way of life », fondé sur des apparences elles-mêmes déformées, et, plus largement, de la société occidentale moderne que ce concept a influencée.

Cindy Sherman, « Untitled #411 », 2003, image ©Christie's Cindy Sherman, « Untitled #411 », 2003, image ©Christie's

Le travail de la photographe conceptuelle américaine lui a déjà valu de nombreux prix et distinctions, dont le prix Hasselblad en 1999, le prix Haftmann en 2012 et le Preamium Imperiale au Japon en 2016. L’une de ses photos, Untitled #96, issue d’une série commandée par Artforum en 1980 (le magazine a finalement refusé cette série), s’est vendue 3,89 millions de dollars chez Sotheby’s en 2011.

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