Quel est votre rapport à l'art? Comment avez-vous "atterri" dans cet univers?

Tout a commencé très tôt. À l'âge de six ans, mes parents ont divorcé et ça a été un moment très difficile pour moi car j'étais l'ainée de cinq enfants. Mon père a été un des premiers à installer une péniche sur la Seine et nous avons vécu en bas du palais de Chaillot. J'étais tous les weekends au milieu des oeuvres d'art, je me souviens des machines infernales de Jean Tinguely, des salles monochromes d'Yves Klein, du pouce de César. J'étais une enfant hypersensible et fragile et j'ai adoré ces weekends où on était plongés, connectés à cet univers artistique. Un vrai monde s'est ouvert à moi.

Très vite, jai su que je voulais devenir artiste. Pour moi, c'était une question de survie. Mon père peignait et c'est lui qui m'a enseigné la peinture au début. J'ai tout de suite été rebelle, je n'imaginais pas les choses comme elles devaient être ou comme on nous l'enseignait en Europe ou en France. Mon père voulait que je peigne la réalité sur un chevalet avec les lois de la perspective, les points de fuite, etc. Mais je n'imaginais pas la réalité comme lui.

Portrait de Fabienne Verdier, 2007 Photograph of Dolorès Marat Portrait de Fabienne Verdier, 2007
Photograph of Dolorès Marat

Ensuite, je suis sortie dans les premiers des Beaux-Arts mais j'étais en désaccord total avec les cours, j'avais une vision de la vie comme une pensée en mouvement et la seule façon de la représenter ainsi c'était par la spontanéité. Ce ne sont pas dans les écoles que l'on apprend cela, alors mes professeurs m'ont incitée à partir en Asie.

Vous avez passé dix ans en Chine. Qu'est ce que ce long séjour en Asie vous a apporté, d'un point de vue artistique mais aussi personnel?

J'étais partie pour une année à la Sichuan Fine Arts Institut et j'y suis finalement restée dix ans. J'ai vraiment voulu faire le pas de penser autrement pour me former à une autre culture et pour pouvoir inventer de nouvelles formes.

Fabienne Verdier studio, 2016 Photo John Short, Courtesy Waddington Custot Fabienne Verdier studio, 2016
Photo John Short, Courtesy Waddington Custot

Cela a été très difficile, j'ai remis en question tout ce que je croyais savoir. C'est là bas que j'ai appris cette technique de peinture à la verticale que j'ai développée en jouant avec la gravité. Cette peinture qui coule à la verticale est en accord avec toutes les autres formes du monde puisqu'elle nait de la même manière et c'est la gravité qui finit de la former. J'ai dédié ma vie à cette idée là.

Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de rentrer en France?

Je suis rentrée pour des raisons de santé, et c'est en France que j'ai commencé a développer cette idée avec de nouveaux outils, de nouveaux pinceaux. J'ai coupé le manche du pinceau asiatique, j'y ai greffé un guidon de vélo et j'ai découvert une nouvelle dimension dans mon trait de peinture. J'étais beaucoup plus à l'aise avec mon corps pour traverser l'espace des toiles et pour donner une énergie au trait.

Fabienne Verdier studio, 2016 Photo John Short, Courtesy Waddington Custot Fabienne Verdier studio, 2016
Photo John Short, Courtesy Waddington Custot

Récemment, j'ai dématérialisé le pinceau en utilisant uniquement un entonnoir et j'ai trouvé une nouvelle technique d'écriture que j'appelle les Walking Paintings.

Mutation, 2016 Acrylic and mixed media on canvas Image: Barnebys Mutation, 2016
Acrylic and mixed media on canvas
Image: Barnebys

Vous présentez en 2016 votre premier solo-show en Angleterre. Celui-ci présente quelques-unes de ces Walking Paintings. Pour cette série travaillez-vous uniquement les grands formats ?

Avec cette technique de l'entonnoir, oui. Il faut l'espace temps de la traversée pour sentir cette ligne de paysage abstrait.

Je présente dans cette exposition mes premiers monochromes noirs et bleus qui représentent l'expérience du celeste la nuit, les étoiles. J'y ai apposé une base argentée pour qu'on ressente cette myriade d'étoiles. Je me sens très connectée à la voute celeste, et avec ces toiles j'ai voulu apaiser les energies du reste de l'exposition avec toute la série liée aux compositions musicales et à mon passage à la Juilliard School.

Impermanence I, 2016 Acrylic and mixed media on canvas Image: Barnebys Impermanence I, 2016
Acrylic and mixed media on canvas
Image: Barnebys

Black Night III, 2016 Acrylic and mixed media on canvas Image: Barnebys Black Night III, 2016
Acrylic and mixed media on canvas
Image: Barnebys

Même si les expériences n'ont rien à voir entre les Walking Paintings et la série Rhythms and Reflections, le tout forme un ensemble cohérent et réfléchi.

En 2013, vous êtes invitée à réinventer les maîtres flamands dans l’exposition « Hommages aux maîtres flamands » au musée Groninge de Bruges. Ce projet est-il un aboutissement dans votre parcours artistique?

C'est en effet une étape très importante parce que je souffrais d'une chose, c'est qu'en France, on n'ait pas l'ouverture d'esprit de me proposer un projet comme celui-ci. Le fait d'avoir été formée en Chine me donnait une étiquette dont je n'arrivais pas à me séparer. Cette exposition m'a permis de me confronter à autre chose. Le défi de répondre aux maîtres flamands a été un magnifique projet. J'ai beaucoup appris.

Le livre tiré de l'exposition: "Fabienne Verdier - L'esprit de la peinture, hommage aux maîtres flamands", entretien avec le critique d'art Daniel Abadie Editions Albin Michel (en librairie en mai 2013) Le livre tiré de l'exposition: "Fabienne Verdier - L'esprit de la peinture, hommage aux maîtres flamands", entretien avec le critique d'art Daniel Abadie
Editions Albin Michel (en librairie en mai 2013)

Quel est votre procédé créatif? En amont, quelles sont les étapes préliminaires à vos oeuvres?

C'est une vie de contemplation du monde qui s'inscrit dans le temps et qui murit. Je remplis des carnets de note, je réfléchis, je contemple ce qui m'entoure.

Ensuite, je travaille énormément mes fonds pour obtenir une profondeur importante. Une fois que j'obtiens cette vibration du réel, je reste de longues heures devant, cette vision s'imprègne dans mon esprit et tout à coup je me lance dans la création.

Fabienne Verdier Image via fabienneverdier.com Fabienne Verdier
Image via fabienneverdier.com

Comment décririez-vous votre art?

Ce que j'essaye de faire passer dans mon art c'est que je n'ai pas besoin de peindre les formes du monde visible, elles apparaissent d'elles-mêmes.

Si j'insuffle assez de force à mon trait, ce trait crée lui-même une forme. Les forces sont donc naturellement à l'oeuvre.

La nature m'inspire, tout comme celle que l'on a en nous. Ce sont les forces du monde -de la nature et de notre intérieur- qui créent les formes visibles.

Trouvez-vous que votre art soit accessible a tous? Faut-il comprendre votre démarche pour pouvoir appréhender vos oeuvres?

Je ne crois pas que cela soit nécessaire de comprendre quoi que ce soit, car il y a une immediate perception du spectateur.

Ce qu'on lit dans notre imaginaire, c'est ce qui n'est pas peint. Chacun imagine différemment la réalité représentée selon une expérience différente.

White Propagation II, 2016 Acrylic and mixed media on canvas Image: Barnebys White Propagation II, 2016
Acrylic and mixed media on canvas
Image: Barnebys

C'est exactement ce qu'il s'est passé pendant mon experience à la Juilliard School ou j'ai expérimenté une nouvelle forme de structure abstraite: la musique. Un trait ne suffisait pas, il a fallu commencer à composer dans un mouvement d'énergie rythmée. Entre les lignes d'énergie, la réalité est apparue d'elle-même.

Vous êtes une artiste complète et vos oeuvres sont à la croisée des chemins du pictural, de la contemplation, de la musique, de la danse... Avez-vous déjà envisagé d'autres supports que la peinture pour vous exprimer?

Je m'exprime déjà en peinture, en dessin, en encre, avec mes carnets de notes aussi.

Je commence à réaliser de petits films avec mon mari et mon fils. Mon atelier est de plus en plus un laboratoire expérimental fou. L'oeil ne comprend que 45 images secondes, et il m'ont filmée a plus de 1000 images secondes. On voit la matière tomber par ondes successives, c'est sublime. Il faut vraiment le voir, vous verrez, c'est très impressionnant!

Fabienne Verdier: Rythms and Reflections - Waddington Custot Gallery, 11 Cork Street, London W1S 3LT. Du 25 novembre 2016 au 4 février 2017. Plus d'informations sur www.waddingtoncustot.com

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